Hépatites en Afrique : une épidémie silencieuse 

À l’occasion du 28 juillet, journée mondiale de lutte contre les hépatites B et C, il est impératif de mettre en lumière ces épidémies silencieuses, dont l’impact sanitaire en Afrique reste largement sous-estimé. Loin d’être marginales, les hépatites B et C constituent un enjeu de santé publique majeur : elles représentent la deuxième cause de décès infectieux dans le monde, juste après la tuberculose. Chaque année, des millions de personnes sont touchées, souvent sans le savoir.

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le nombre de décès liés à l’hépatite virale ne cesse d’augmenter à l’échelle mondiale, passant de 1,1 million en 2019 à 1,3 million en 2022 soit plus de 3 500 morts par jour.  Parmi eux, 83 % sont attribués à l’hépatite B et 17 % à l’hépatite C, un signal d’alarme qui impose une mobilisation urgente et coordonnée.

Sous-diagnostic des hépatites, un défi majeur pour la santé publique en Afrique

Bien que largement répandues, les hépatites B et C restent massivement sous-diagnostiquées en Afrique, ce qui limite la prise en charge et aggrave la progression silencieuse de ces maladies. Selon l’OMS, moins de 10% des personnes porteuses en Afrique sont diagnostiquées.  Ce fardeau se traduit par environ 125 000 décès par an dus à des complications telles que le cancer du foie, la cirrhose, soit 26% de la charge mondiale de morbidité liée à ces maladies. 

Au Maroc, la situation est tout aussi préoccupante. On estime qu’environ 370 000 personnes sont porteuses du virus de l’hépatite B ou C. La prévalence de l’hépatite C est estimée à 0,5 % de la population, soit environ 125 000 personnes atteintes de forme chronique. Pourtant une récente étude menée par Roche indique que jusqu’à 60 % des personnes interrogées ne seraient pas enclines à se faire dépister. 

Ce phénomène est similaire dans le reste des pays d’Afrique où la situation est d’autant plus préoccupante. Au Bénin par exemple, selon les données de l’Agence nationale de transfusion sanguine (ANTS), environ 1,4 million de béninois(es) sont atteint(e)s de l’hépatite A, B, ou C, ce qui signifie qu’un(e) citoyen(ne) sur sept vit avec la maladie sans le savoir.

Au Togo, la ligue togolaise de lutte contre les hépatites révèle que la prévalence de l’hépatite B se situe entre 13 et 16%, et celle de l’hépatite C entre 8 et 10%, chiffres très élevés par rapport à la moyenne africaine qui est estimée entre 5,8% et 8% de la population générale avec de fortes disparités selon les pays et régions. 

Les causes profondes du sous-diagnostic et de la progression des hépatites en Afrique

Cette situation alarmante s’explique par un ensemble de facteurs interconnectés qui freinent la lutte contre les hépatites B et C sur le continent. Parmi les causes majeures, on retrouve d’abord un manque criant de sensibilisation. Les populations connaissent mal les modes de transmission, les risques encourus, et l’importance cruciale du dépistage précoce. Au Maroc comme dans de nombreux pays africains, cette méconnaissance limite la demande de tests et retarde la prise en charge.

Par ailleurs, les pratiques à risque, souvent liées à des insuffisances dans les moyens de prévention qu’il s’agisse d’accès aux vaccins, de contrôle des pratiques médicales à risque ou d’hygiène contribuent à maintenir une transmission active du virus.

Un autre frein majeur est la stigmatisation sociale persistante liée aux hépatites. La peur d’être discriminé, isolé ou jugé pousse de nombreuses personnes à cacher leur état, à éviter le dépistage, voire à retarder ou renoncer aux traitements. Cette peur alimente un cercle vicieux : la maladie progresse silencieusement, augmentant la morbidité et la mortalité, mais reste invisible aux yeux des politiques publiques et du grand public.

Les conséquences sont dramatiques : en 2022, plus de 307 000 décès dus à l’hépatite virale ont été recensés en Afrique, dont 272 000 liés à l’hépatite B et 35 000 à l’hépatite C. Ce poids élevé reflète non seulement la prévalence des infections, mais aussi le sous-diagnostic massif, le faible accès aux soins et la progression silencieuse vers des maladies hépatiques sévères telles que la cirrhose et le cancer du foie.

Enfin, cette combinaison de stigmatisation, de prévention insuffisante et d’inégalités d’accès aux soins freine l’intégration effective de la lutte contre les hépatites dans les politiques nationales et locales de santé. L’accès limité aux centres de dépistage, le déficit de campagnes d’information ciblées, et l’insuffisance de sensibilisation globale rendent cette bataille d’autant plus difficile, avec un impact lourd sur la santé publique en Afrique.

Axes prioritaires pour la lutte contre les hépatites en Afrique

Sensibiliser les populations : 

Au Maroc, malgré les avancées notables du Plan stratégique national de lutte contre les hépatites virales et l’investissement dans des infrastructures de santé innovantes, le dépistage de l’hépatite C reste dramatiquement faible : avant 2018, moins de 5 % des populations à risque avaient été testées.

Ce déficit de dépistage implique que la majorité des personnes infectées ignorent leur statut, retardant ainsi l’accès au traitement et augmentant les risques de transmission et de complications graves. Face à cette réalité, intégrer la sensibilisation et la prévention dans l’agenda politique national devient une priorité. Un tel engagement permettrait d’améliorer l’accès aux soins, de fluidifier les parcours de prise en charge, tout en réduisant significativement les coûts pour le système de santé, notamment dans les zones les plus reculées.

Renforcer la prévention : 

Aussi répétitive puisse-t-elle paraître, la prévention reste l’un des leviers les plus essentiels dans la lutte contre les hépatites B et C. La vaccination néonatale contre l’hépatite B, lorsqu’elle est administrée dans les 24 heures suivant la naissance, pourrait permettre d’éviter jusqu’à 710 000 décès dans les cohortes de naissances entre 2020 et 2030, dont près de 78 % rien que dans la région africaine de l’OMS. 

Pourtant en 2021, seuls 17 % des nouveau-nés africains avaient reçu cette dose cruciale à la naissance, soulignant un retard préoccupant et la nécessité urgente de renforcer les campagnes de vaccination. Au-delà de la vaccination, la prévention implique aussi un dépistage précoce, la réduction des comportements à risque (partage de seringues, rapports non protégés), ainsi qu’une sensibilisation active contre la stigmatisation autant de conditions indispensables pour garantir un meilleur accès au traitement et contenir l’épidémie.

Renforcer l’accès aux traitements antiviraux modernes : 

Faciliter l’accès aux antiviraux à action directe pour l’hépatite C et aux traitements efficaces pour l’hépatite B est indispensable pour réduire la charge de la maladie. Malgré la disponibilité de traitements modernes capables de guérir ou de contrôler efficacement ces infections, l’accès reste encore très inégal sur le continent, particulièrement dans les zones rurales et reculées. Les obstacles sont multiples : coût élevé des médicaments, infrastructures sanitaires insuffisantes, manque de formation des professionnels de santé, et difficulté à intégrer ces traitements dans les systèmes de santé nationaux.

En Égypte, pays précurseur dans la lutte contre l’hépatite C grâce à son programme national de traitement a permis de traiter plusieurs millions de personnes avec plus de 90% de succès. L’accès universel aux médicaments innovants est soutenu par un important financement public et des partenariats internationaux réduisant drastiquement la charge virale dans la population.

Lutter contre la stigmatisation : 

La peur du rejet social reste l’un des principaux freins au dépistage et à la prise en charge des hépatites. Pour y répondre, il est crucial de démocratiser le discours sur la maladie en multipliant les campagnes de sensibilisation accessibles, ciblées et culturellement adaptées. 

Au Maroc, des initiatives associatives telles que celles portées par l’ALCS axées sur la sensibilisation par les pairs et la formation des professionnels de santé ont démontré leur efficacité en brisant certains tabous et en renforçant la fréquentation des centres de dépistage. 

À plus grande échelle, le déploiement de programmes éducatifs nationaux permettrait de réduire durablement la stigmatisation, tout en facilitant l’adhésion aux parcours de soin et la mobilisation des populations concernées.

Au Niger, plusieurs campagnes contre la stigmatisation ont été lancées pour faire tomber toutes les barrières sociales qui empêchent les citoyens d’accéder à la prévention, au dépistage et au traitement des hépatites virales. Le ministre Garba Hakimi précise : « celà passe par notamment, l’intensification, la mobilisation accrue de ressources pour le financement durable des soins, le renforcement d’un plaidoyer fort en faveur d’une politique sanitaire plus équitable, inclusive et orientée vers les résultats ».

Conclusion : 

Face à une épidémie aussi meurtrière que silencieuse, l’inaction n’est plus une option. Si des avancées existent, elles demeurent insuffisantes au regard de l’ampleur du défi. La lutte contre les hépatites ne peut réussir sans une approche globale combinant prévention, dépistage massif, lutte contre la stigmatisation et accès équitable aux traitements.

À l’heure où les systèmes de santé africains sont appelés à se transformer, la question n’est plus de savoir si nous pouvons agir, mais comment accélérer et pérenniser les réponses nationales et régionales.

Sommes-nous prêts à accorder aux hépatites la place qu’elles méritent dans l’agenda politique, sanitaire et budgétaire du continent ?