Synthèse

La couverture médicale de base atteint désormais près de 88 % de la population, soit environ 32 millions de bénéficiaires. Ce taux d’immatriculation masque toutefois un écart persistant entre couverture formelle et accès effectif : selon le rapport 2024-2025 de la Cour des comptes, 30,4 % des Marocains — près de 11 millions de personnes — ne bénéficient pas effectivement de la couverture, faute d’immatriculation ou en raison de « droits fermés ». C’est dans ce contexte que le Groupe de la Banque mondiale et le Gouvernement du Maroc ont annoncé, le 9 juillet 2026 à Rabat, un nouveau Cadre de Partenariat-Pays (CPF) pour la période 2026-2035. L’enjeu central de ce cadre décennal n’est pas l’ampleur financière affichée, mais sa capacité à convertir un engagement pluriannuel en gains mesurables d’accès aux soins. La présente note situe le partenariat dans l’architecture de la réforme sanitaire marocaine et en examine les zones de tension.

Contexte stratégique

Le CPF 2026-2035 s’inscrit dans une relation de coopération de plus de soixante-cinq ans entre la Banque mondiale et le Maroc, et succède au cadre 2019-2024. Il est explicitement arrimé au Nouveau Modèle de Développement du Royaume, dont l’ambition est de faire basculer la trajectoire de croissance d’un modèle porté par l’investissement public vers un modèle tiré par le secteur privé. L’objectif transversal du cadre est la création d’emplois plus nombreux et de meilleure qualité, en particulier pour les jeunes et les femmes, dans un pays où le chômage des jeunes atteignait 37 % en 2024.

Le cadre se décline en trois priorités structurantes : des entreprises plus compétitives, via la réduction des barrières réglementaires et l’élargissement de l’accès au financement pour les PME ; des territoires mieux connectés et plus inclusifs, par la réduction des disparités spatiales ; et un capital humain renforcé, à travers des réformes de l’éducation, de la Couverture Sanitaire Universelle (CSU) et d’un système de protection sociale plus complet. C’est dans ce troisième pilier que se loge, structurellement, l’essentiel de l’ambition sanitaire du partenariat. Cette inscription traduit un choix de politique institutionnelle : la santé y est présentée comme une composante du capital humain au service de la compétitivité économique, davantage que comme un droit autonome faisant l’objet d’un pilier dédié.

L’architecture financière associe trois instruments du Groupe. La Banque mondiale prévoit une enveloppe indicative de près de 15 milliards de dollars destinés à ses interventions dans le secteur public sur la décennie ; les engagements de la Société Financière Internationale (IFC) en faveur du secteur privé sont, selon l’institution, appelés à dépasser ce montant sur la même période, portant l’engagement combiné à un niveau susceptible d’excéder 30 milliards de dollars, complété par les garanties de l’Agence Multilatérale de Garantie des Investissements (MIGA), notamment d’assurance contre le risque politique. La mise en œuvre combinera ainsi prêts, expertise technique et mobilisation de capitaux privés, le décaissement effectif restant conditionné à la performance du pays et à ses besoins de financement.

Analyse de cas : le fossé entre couverture formelle et accès effectif

La généralisation de l’Assurance Maladie Obligatoire (AMO), inscrite dans la loi-cadre 09-21 relative à la protection sociale, constitue l’acquis majeur sur lequel le CPF entend s’appuyer. Elle a étendu la couverture à des catégories jusqu’alors non couvertes — indépendants, professions libérales, étudiants — et absorbé les anciens bénéficiaires du RAMED. Dans son avis de janvier 2026 sur la réforme de l’AMO, le Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) souligne toutefois que l’unification de l’organisme gestionnaire ne saurait, à elle seule, garantir l’effectivité d’un système voulu universel, équitable et durable : la performance ne se mesure pas au nombre d’immatriculés, mais à l’équité et à la qualité de l’accès réel aux soins.

Les avancées en matière de couverture formelle se heurtent à des goulots d’étranglement du côté de l’offre. Le CESE, dans son rapport « Soins de santé de base : vers un accès équitable et généralisé », identifie de longue date la nécessité d’investir massivement dans les ressources humaines, en régionalisant la formation et le recrutement et en instaurant des mesures incitatives pour retenir le personnel soignant dans les zones défavorisées. L’élargissement du droit à la couverture ne se traduit donc pas mécaniquement par un accès effectif : sans capacité de production et de répartition des ressources humaines en santé, l’extension de l’AMO risque de buter sur une offre insuffisamment dense pour absorber la demande nouvellement solvabilisée.

Cette contrainte d’offre présente une dimension territoriale marquée. Les travaux du Policy Center for the New South sur le système de santé marocain mettent en évidence la persistance de fortes disparités entre zones urbaines et rurales, imputables à une répartition inégale des infrastructures et des professionnels de santé. Or la rentabilité des capitaux privés que l’IFC et la MIGA ont pour mandat de mobiliser tend à se concentrer sur les pôles urbains solvables. En l’absence de mécanismes correctifs de l’État garantissant l’accès géographique universel, un modèle de financement à dominante privée est susceptible de renforcer, plutôt que de réduire, la segmentation du système entre grandes métropoles et monde rural.

À ce stade, le CPF 2026-2035 ne détaille pas, dans son annonce publique, de mécanisme spécifique de financement de l’offre hospitalière ou de la formation des ressources humaines en santé. Cette absence constitue une zone d’ombre du partenariat : l’engagement porte sur des objectifs de résultat — accès élargi aux soins — sans que les leviers opérationnels, tels que l’investissement en infrastructures, le financement de la formation médicale ou les mécanismes d’incitation à l’installation en zone sous-dotée, soient rendus publics.

Piliers politiques et recommandations

Premier pilier — arrimer le financement extérieur à la programmation territoriale de l’offre de soins. Pour que le pilier « capital humain » du CPF se traduise en gains d’accès mesurables, les financements mobilisés devraient être explicitement fléchés vers les zones et les filières identifiées comme prioritaires par la Stratégie nationale de santé, plutôt que traités comme une enveloppe budgétaire générale.

Deuxième pilier — traiter la rétention des ressources humaines comme un objectif de financement autonome. Le déficit de personnels soignants dans les zones rurales et périphériques appelle un financement dédié des postes budgétaires et des dispositifs incitatifs, distinct des enveloppes consacrées à la formation initiale, faute de quoi l’élargissement de la couverture formelle continuera de buter sur une offre insuffisante.

Troisième pilier — encadrer la mobilisation de capitaux privés par des obligations d’inclusivité. Le rôle de l’IFC et de la MIGA dans le volet santé du partenariat ne constitue pas, en lui-même, un gage d’accès équitable ; il doit être assorti de mécanismes de régulation tarifaire et d’obligations de couverture des zones non rentables pour l’investissement privé, afin de prévenir l’exclusion financière des patients les plus précaires.

Quatrième pilier — piloter par l’accès réel et assurer la transparence du suivi. Suivant les recommandations du CESE, les indicateurs annoncés par la Banque mondiale devraient mesurer la qualité, la durabilité et la baisse effective du renoncement aux soins, et faire l’objet d’une publication accessible permettant un suivi indépendant, au-delà des seuls taux administratifs d’immatriculation.

Défis institutionnels et conclusion

Le CPF 2026-2035 inscrit la santé marocaine dans une logique de financement pluriannuel et multi-acteurs, articulée à un objectif macroéconomique de création d’emplois. Cette approche présente l’avantage de la prévisibilité budgétaire sur une décennie, dans un secteur où les réformes structurelles — formation des ressources humaines, réorganisation territoriale de l’offre — produisent leurs effets sur des cycles longs.

Le principal défi institutionnel demeure la coordination entre l’agenda de compétitivité économique qui structure le CPF et l’agenda propre du secteur santé, porté par le Ministère de la Santé et de la Protection Sociale. Comme le rappelle le CESE dans son bilan d’étape de la généralisation de l’AMO, la soutenabilité du chantier reste tributaire de la mobilisation de ressources financières pérennes et d’une convergence progressive des régimes garantissant une équité effective. En l’absence, à ce stade, de détails opérationnels sur le financement de l’offre de soins, l’ambition affichée en matière de Couverture Sanitaire Universelle ne pourra être évaluée qu’à l’aune des instruments de mise en œuvre encore à préciser.