Réinventer les soins de proximité : enjeux et défis pour le Maroc 

Le 11 juillet 2025, le ministre de la Santé et de la Protection sociale, Amine Tahraoui, inaugurait huit centres de santé urbains réhabilités dans la région de Rabat-Salé-Kénitra. Symboles d’une nouvelle génération de soins de proximité, ces établissements incarnent une ambition nationale : faire des soins primaires le véritable socle de la couverture sanitaire universelle (CSU).

À l’heure où 4,5 milliards de personnes dans le monde restent privées de services de santé essentiels, et où les dépenses médicales plongent des millions de ménages dans la précarité, le Maroc affirme sa volonté de refonder en profondeur son système de santé. Avec près de 87 % de la population couverte médicalement fin 2024, le pays progresse, mais reste confronté à une question cruciale : comment garantir un accès réel à des soins de qualité, pour tous, partout ?

Les enjeux socio-économique du développement des soins primaires pour la CSU :

Les soins primaires sont plus qu’une simple étape dans le parcours de soins : ils constituent le socle indispensable d’un système de santé performant, équitable et résilient. Leur développement présente plusieurs enjeux structurants, à la croisée des dimensions sociale, économique et institutionnelle.

Réduire les inégalités et protéger contre la pauvreté

Les soins primaires, en offrant un accès précoce et de proximité, jouent un rôle clé dans la limitation des hospitalisations coûteuses et des dépenses de santé imprévues. Cette protection financière est un levier essentiel pour éviter que les ménages ne basculent dans la précarité, notamment dans un contexte où les dépenses catastrophiques affectent encore près d’un milliard de personnes dans le monde. Pour le Maroc, dont la couverture médicale atteint près de 87 % de la population, la question demeure de garantir une qualité homogène et une accessibilité réelle, conditions sine qua non pour transformer cette couverture en protection tangible. Cette protection financière est essentielle pour atteindre les Objectifs de développement durable (ODD), notamment l’élimination de la pauvreté (ODD 1) et la bonne santé pour tous (ODD 3).

Un moteur pour la productivité et la stabilité économique
Une population en bonne santé est un facteur direct de croissance économique. Les soins primaires permettent de réduire la prévalence des maladies chroniques et les absences au travail, tout en améliorant la capacité d’épargne des ménages grâce à la diminution des coûts sanitaires imprévus. Mais ces bénéfices ne se concrétisent pleinement que si les services sont continus, accessibles et adaptés aux besoins locaux

Dynamiser le secteur sanitaire et l’emploi local
Le renforcement des soins primaires génère des emplois directs dans le secteur de la santé (personnels soignants, administratifs, techniciens) et indirects dans les secteurs liés (formation, industrie pharmaceutique, technologies de santé). Au Maroc par exemple, un grand effort a été déployé pour l’augmentation du nombre de personnels soignants mais aussi dans les rangs des techniciens. 

Renforcer la cohésion sociale et l’égalité
La fourniture de soins primaires abordables et accessibles à tous agit comme un puissant facteur d’égalisation sociale. La CSU favorise l’égalité des sexes, notamment en améliorant l’accès des femmes aux services de santé reproductive et maternelle, grâce à la disponibilité des soins de santé dans les différentes régions des pays. En Tunisie par exemple, 99% des femmes enceintes effectuent au moins une consultation prénatale et accouchent dans un établissement de santé, ce qui témoigne d’une très forte accessibilité des services de santé maternelle. 

Garantir la résilience face aux crises
Enfin, un système de soins primaires solide assure une meilleure préparation et réponse aux crises sanitaires et naturelles. La région d’Al Haouz au Maroc a récemment démontré l’importance de centres de proximité dans le maintien des soins après un séisme majeur, soulignant le rôle des infrastructures adaptées et des professionnels formés.

Regards croisés entre Maroc, Tunisie et Mauritanie

Tunisie : avec plus de 2000 structures, les centres de santé primaires en Tunisie sont reconnus pour avoir réduit significativement les écarts d’accès entre milieux urbain et rural, hommes et femmes, et différentes catégories socio-économiques. Cependant la Tunisie fait quand même face à des défis persistants, comme une disparité persistante selon les régions et la qualité de services. 

Mauritanie: Moins de 15 % de la population bénéficie d’une couverture d’assurance maladie, et les paiements directs représentent plus de la moitié des dépenses. Les centres de soins primaires assurent environ la moitié des services maternels, infantiles et infectieux, tout en commençant à intégrer la prise en charge des maladies chroniques. Cependant, avec seulement 2,36 médecins pour 10 000 habitants (contre 17 à l’échelle mondiale), le manque de ressources humaines qualifiées et d’infrastructures constitue un obstacle majeur.

Conclusion : 

En plaçant les soins primaires au cœur de sa stratégie de couverture sanitaire universelle, le Maroc rejoint une dynamique mondiale qui reconnaît leur rôle structurant dans la transformation des systèmes de santé. Les efforts déployés en matière d’infrastructure, de ressources humaines et de services intégrés témoignent d’une volonté politique de faire du droit à la santé une réalité concrète. Toutefois, comme le montrent les exemples régionaux, les soins primaires ne sont véritablement efficaces que s’ils sont continuellement soutenus, bien financés, et adaptés aux réalités locales.

La véritable question n’est plus s’ils sont importants, mais comment leur donner enfin la place centrale qu’ils méritent dans les politiques publiques.