
Réforme sanitaire au Maroc : état d’avancement et enjeux clés
Alors que le système de santé marocain reste confronté à de fortes tensions, inégalités territoriales, déficit de ressources humaines, saturation des structures publiques, le chef du gouvernement Aziz Akhannouch a présenté, lors de la séance parlementaire du 7 juillet, un premier bilan d’étape de la réforme engagée depuis 2021.
Ce chantier ambitieux, articulé autour de la généralisation de la couverture médicale, de la modernisation des infrastructures et du renforcement du capital humain, est présenté par l’exécutif comme un levier de transformation durable. Si les annonces témoignent d’une volonté claire, leur mise en œuvre soulève des questions quant à l’impact réel sur l’accès, l’équité et la performance du système.
Parmi les mesures clés annoncées :
- Augmentation du budget alloué au système de santé : Le budget alloué au secteur de la santé a connu une hausse significative, passant de 19,7 milliards de dirhams en 2021 à 32,6 milliards en 2025. Cette hausse de 65 % représente environ 885 dirhams/habitant, un chiffre qui reste modeste au regard des standards régionaux. À titre de comparaison, la Tunisie consacre environ 2900 dhs par habitant à la santé, l’Égypte autour de 2100 dirhams, tandis que le Sénégal se situe à un niveau similaire au Maroc, avec environ 775 dirhams par habitant.
- Modernisation de plusieurs centres de santé de proximité : grâce à un budget de 6,4 milliards de dirhams, le gouvernement s’est engagé dans un vaste programme de modernisation de 1400 centres de santé à travers le pays. À ce jour, 949 établissements ont déjà été réaménagés.
- Construction d’un CHU dans chaque région du Maroc : Afin de réduire les inégalités territoriales en matière d’accès aux soins spécialisés, le gouvernement a annoncé vouloir doter chaque grande région du pays d’un Centre Hospitalier Universitaire. Des projets sont déjà en cours à Agadir, Laâyoune, Guelmim, Béni Mellal et Errachidia, dans une logique de maillage national plus équilibré.
- Renforcement des ressources humaines : Le gouvernement vise le recrutement de plus de 90 000 professionnels de santé à l’horizon 2026. L’objectif à long terme est d’atteindre un ratio de 45 soignants pour 10 000 habitants d’ici 2030 contre 24 pour 10 000 habitants en 2025, alignant ainsi le Maroc sur les standards internationaux.
- Réforme dans la formation médicale : Pour répondre à l’ambition de renforcer les effectifs de santé, le gouvernement a engagé une réforme structurelle de la formation médicale. La capacité d’accueil des facultés de médecine devrait atteindre 7 543 places d’ici 2027. Parallèlement, la durée des études a été réduite de 7 à 6 ans.
- Digitalisation de la santé : La réforme intègre une digitalisation accrue du parcours de soins, à travers le dossier médical partagé, la télémédecine ou encore les systèmes de gestion hospitalière. Le cadre juridique évolue également pour mieux encadrer les données personnelles de santé avec la loi 09-08 .
Une réforme ambitieuse, mais confrontée à de fortes réserves politiques et sociales :
Malgré l’ampleur des chantiers engagés, la réforme continue de susciter des réserves au sein de l’opposition, qui pointe un décalage persistant entre les annonces gouvernementales et leur concrétisation sur le terrain.
Plusieurs voix dénoncent notamment la lenteur de la généralisation effective de la couverture médicale, avec une participation encore limitée (30 % de contribution effective.), ainsi que la persistance de fortes inégalités d’accès, en particulier dans les zones reculées.
Des critiques récurrentes évoquent également un risque de dualisation du système, marqué par le développement rapide du secteur privé au détriment d’un secteur public sous pression. La faible prise en charge de pathologies graves, comme le cancer, ou les difficultés liées à la mise en place de la médecine de famille, sont autant de points de fragilité soulevés par les groupes parlementaires.
Quelques pistes de réflexion pour ancrer durablement la réforme de la santé :
1. Accélérer la gouvernance territoriale de la santé : la réussite de la réforme dépendra de la capacité à décentraliser effectivement la gestion du système de santé. Il s’agit de doter les régions de marges de manœuvre réelles, avec des budgets, des compétences techniques et un pouvoir de décision adapté aux réalités locales.
2. Mettre en place des indicateurs de performance publics et transparents : pour suivre les avancées de la réforme, le gouvernement gagnerait à publier régulièrement des tableaux de bord clairs sur l’état d’avancement des chantiers (couverture effective, délais d’accès, taux d’occupation, satisfaction patient, etc.). Cela renforcerait la confiance des citoyens et permettrait une reddition des comptes crédible.
3. Renforcer l’attractivité du secteur public de santé : la réussite de la réforme repose sur la capacité à recruter et fidéliser des professionnels dans le public. Cela passe par une réforme des conditions de travail, une revalorisation salariale (y compris à l’acte), et une gestion plus souple des carrières.
4. Encadrer le développement du secteur privé pour éviter une médecine à deux vitesses : le développement du secteur privé est inévitable, mais il doit s’inscrire dans une logique de complémentarité. Des mécanismes de régulation, de conventions tarifaires et de contrôle qualité sont nécessaires pour éviter un creusement des inégalités.
5. Garantir une réforme inclusive et ancrée dans la réalité des usagers : toute réforme sanitaire doit intégrer les attentes concrètes des populations, notamment dans les zones rurales. Des consultations citoyennes régulières, des mécanismes de remontée des besoins et une meilleure lisibilité des droits (par exemple via le digital) sont essentiels.
Conclusion :
La réforme de la santé portée par le gouvernement marque un tournant important, mais reste à mi-chemin entre ambition et exécution. Si les moyens engagés sont réels, les écarts persistants en matière d’accès, d’équité et de gouvernance interrogent sa portée effective. Le véritable défi est désormais de rendre cette réforme à la fois équitable et durable.