
Dossier de la rentrée 2025
Partie 2 – Construire l’autonomie des systèmes de santé africains
La crise du financement international de la santé analysée dans la première partie de ce dossier, révèle une fragilité structurelle qui dépasse la seule dimension budgétaire. Derrière la dépendance aux bailleurs se cache une question plus profonde : celle de la souveraineté africaine en matière de santé. Comment bâtir des systèmes capables de résister aux fluctuations de l’aide extérieure tout en répondant aux besoins croissants des populations ? La souveraineté ne se limite pas à mobiliser des ressources domestiques ; elle implique aussi de repenser les priorités nationales, d’affirmer une maîtrise technologique, industrielle et réglementaire, et de renforcer la coopération régionale. Autrement dit, il s’agit de redéfinir le rôle de l’État et des institutions africaines dans la gouvernance sanitaire du continent.
La pandémie de Covid-19 a révélé de façon brutale les vulnérabilités liées à la dépendance extérieure en matière de vaccins, de médicaments et d’équipements. Comme le rappelle Dr Karem Bendhaou, «never let a crisis go to waste», cette épreuve doit servir de point de départ à une réflexion stratégique. La construction d’une souveraineté sanitaire africaine passe ainsi par plusieurs leviers essentiels, parmi lesquels :
Part 2 : Construire l’autonomie des systèmes de santé africains
Dépendance sanitaire : l’Afrique vulnérable face aux crises mondiales
L’Afrique demeure largement dépendante de la production sanitaire extérieure, qu’il s’agisse des vaccins, des équipements médicaux ou des médicaments. Cette fragilité est apparue de manière criante lors de la pandémie de la Covid-19, période durant laquelle le continent affichait le taux de vaccination le plus bas au monde,8% de sa population selon Amnesty International.
Aujourd’hui encore, moins de 1% des vaccins nécessaires sont produits localement, exposant les pays africains aux ruptures d’approvisionnement et aux inégalités d’accès.
Cette dépendance suscite de vives inquiétudes. Dans une tribune publiée le 27 avril par le Monde, quatres chercheuses alertent sur les conséquences de cette vulnérabilité : l’Afrique en paie un lourd tribut sanitaire avec 95% décès liés au paludisme recensés sur son sol, une maladie qui frappe particulièrement les enfants de moins de cinq ans.
La même logique se retrouve dans le domaine pharmaceutique. Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), près de la moitié de la population africaine n’a pas accès aux traitements essentiels. La dépendance aux importations, qui couvrent entre 70% et 90% des besoins en médicaments, conjuguée à une faible capacité de production locale des principes actifs, accentue ce déficit. Le cas du Nigéria illustre bien cette réalité : malgré une croissance annuelle de plus de 9 % de son industrie pharmaceutique, le pays importait encore 70% de ses médicaments, en 2023. La Banque Mondiale, dans son rapport de juin 2025, s’alarme de cette situation et souligne la nécessité de renforcer la souveraineté pharmaceutique du pays, et plus largement du continent.
Produire localement pour sauver des vies
Face à ce déséquilibre drastique, l’Union africaine (UA) s’est engagée à faire en sorte que 60% des vaccins utilisés en Afrique soient produits localement d’ici 2040. Ce projet est piloté par le Centre africain de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC) et soutenu par des partenaires internationaux comme l’Union européenne, la Banque africaine de développement, et GAVI l’alliance du vaccin.
Cette production locale contribuerait à renforcer la sécurité sanitaire, garantir un accès plus rapide et équitable aux vaccins, et réduire la dépendance aux marchés externes. Par exemple, 25 projets de fabrication de vaccins sont déjà en cours à différents stades de développement sur le continent, dont cinq usines de fabrication à l’échelle commerciale disposent de transferts de technologie signés ou en cours. Ces projets concernent aussi bien des vaccins contre des maladies classiques comme la diphtérie ou la tuberculose que des vaccins plus récents contre la Covid-19 ou le papillomavirus humain (VPH).
Le Maroc est un acteur clé dans cette dynamique. Pour la production de vaccins, la construction de l’usine de Benslimane, démarrée en 2022 et dotée d’un investissement proche de 500 millions d’euros, représente une avancée majeure. Cette usine est équipée pour produire plus de 2 milliards de doses de vaccins.
Le pays possède aussi une industrie pharmaceutique locale assez robuste (par rapport aux confrères africains…) qui d’après le ministère de la santé marocain, couvre environ 80% des besoins nationaux en médicaments et fait partie des rares pays africains à disposer de capacités allant jusqu’à la production de principes actifs. Le Maroc participe aussi à des initiatives africaines visant à développer les capacités de production régionales telle que la 75e session du comité régional de l’OMS pour l’Afrique, en s’appuyant sur des partenariats internationaux et une régulation adaptée.
D’autres pays africains jouent également un rôle important dans le développement local des vaccins et médicaments en Afrique. En Zambie, le président Hakainde Hichilema dans la 75e session du comité régionale de l’OMS pour l’Afrique a affirmé que la Zambie jouerait un rôle de chef de file dans la fabrication locale de produits médicaux. Ce pays a accueilli des partenariats internationaux pour développer la production locale de vaccins, notamment avec la Chine, qui soutient l’installation d’usines de production pharmaceutique sur place. La Zambie ambitionne ainsi de produire localement des vaccins contre des maladies comme le choléra, renforçant ainsi la souveraineté sanitaire régionale.
Enfin, le Sénégal est lui aussi en lice pour devenir un pays africain émergent. En effet, c’est le seul pays qui produit actuellement un vaccin sur le continent, celui contre la fièvre jaune. Ce vaccin est actuellement racheté par l’UNICEF pour être administré sur le terrain, ce qui garantit un flux constant de revenus.
Cependant, pour assurer que ce développement se fasse d’une manière efficace et efficiente, il est important de miser sur la créations de centres de formations capables de produire une main d’œuvre suffisamment consciente des enjeux.
2. La nouvelle génération qui sauvera la santé africaine
Construire des usines de production, c’est bien. Mais les ériger sans main-d’œuvre, c’est un peu comme bâtir des stades vides « who’s going to work in those empty stadiums ? ».
Le développement de la production locale de vaccins et de médicaments en Afrique ne peut se concevoir sans un investissement massif dans la formation. Comme la précisé Karem Bendhaou, lors du Summit USA 2025 «we need to create bio training centers AND to train people». La mise en place de centres spécialisés en bio-production constitue ainsi un levier stratégique, permettant de doter le continent des compétences indispensables à la souveraineté sanitaire.
Ces centres joueraient un rôle clé dans le renforcement du capital humain : la fabrication de vaccins et de médicaments requiert en effet des compétences techniques pointues, allant de la gestion de la qualité à la biotechnologie, en passant par la production pharmaceutique. Former sur place des techniciens, ingénieurs et chercheurs qualifiés garantit la disponibilité d’une main-d’œuvre capable de concevoir, mettre en œuvre et superviser des unités de production conformes aux standards internationaux.
Par ailleurs, ces infrastructures de formation constituent un terrain privilégié pour le transfert technologique. L’acquisition et la maîtrise de technologies de pointe favoriseraient non seulement l’adoption de nouvelles méthodes de production, mais aussi le développement de processus innovants adaptés aux réalités locales. En plus de renforcer l’expertise scientifique africaine, elles contribueraient à limiter la fuite des talents en offrant des perspectives professionnelles attractives sur le continent.
Quelques projets déjà mis en place en Afrique :
Au Maroc, certaines initiatives vont déjà dans ce sens. L’institut Pasteur du Maroc a ainsi organisé le premier African Workshop on Vaccine Manufacturing Essentials, destiné à renforcer les compétences techniques nécessaires à la fabrication de vaccins, depuis la production jusqu’aux aspects réglementaires. Toutefois, il ne s’agit encore que d’ateliers ponctuels, et non de véritables centres spécialisés capables d’assurer une formation continue et structurée en bioproduction.
En Afrique du Sud, un pas supplémentaire a été franchi avec la mise en place d’un centre de transfert technologique dédié aux vaccins à ARNm. Soutenu par un consortium international incluant l’OMS, ce centre joue un rôle clé dans la formation de talents locaux et dans le transfert de compétences indispensables à la fabrication de vaccins à grande échelle.
3. Et si la ZLECAF devenait le moteur de la santé africaine ?
Produire localement vaccins et médicaments est une étape indispensable, mais insuffisante si ces produits ou les intrants nécessaires à leur fabrication restent piégés dans des labyrinthes douaniers, réglementaires ou logistiques. La souveraineté sanitaire ne se joue pas uniquement dans les laboratoires et les usines : elle dépend aussi de la capacité à faire circuler librement les intrants, les équipements et les produits finis sur le continent.
C’est précisément là que la ZLECAF devient un levier stratégique. En supprimant progressivement 90 % des droits de douane, elle facilite l’accès aux intrants essentiels, tout en ouvrant un marché unique de 55 pays, propice aux investissements et aux économies d’échelle. Elle encourage aussi la coopération régionale et l’harmonisation des standards, créant un environnement favorable au développement d’une industrie pharmaceutique compétitive.
Mais l’ambition affichée devra se confronter aux réalités : faiblesse des infrastructures, persistance des barrières non tarifaires et disparités entre économies africaines risquent de freiner la promesse. Sans un effort concerté pour surmonter ces obstacles, la ZLECAF restera une belle idée sur le papier, incapable de transformer la production locale en véritable souveraineté sanitaire.
Conclusion
La souveraineté sanitaire africaine ne peut plus être envisagée comme un simple idéal politique : elle constitue désormais une nécessité stratégique. Les leçons tirées de la pandémie de Covid-19, la dépendance persistante aux importations et la fragilité des financements internationaux rappellent l’urgence d’une réponse systémique. Produire localement, former des talents, faciliter la circulation des intrants grâce à la ZLECAF, mais aussi renforcer les capacités réglementaires et technologiques : autant de leviers qui doivent être actionnés simultanément pour bâtir une autonomie durable.
Plus qu’un défi sanitaire, il s’agit d’un choix de développement. Investir dans la santé, c’est investir dans la croissance économique, la stabilité sociale et la résilience du continent face aux crises futures. La question n’est donc plus de savoir si l’Afrique peut atteindre cette souveraineté, mais comment et à quelle vitesse elle saura transformer ses ambitions en réalisations concrètes.Cette réflexion ouvre directement sur une autre dimension essentielle : l’économie de la santé comme moteur de croissance. Car au-delà de la sécurité sanitaire, la santé représente un secteur stratégique capable de stimuler l’innovation, d’attirer des investissements et de générer des retombées économiques majeures pour le continent. Ce sera l’objet de la prochaine partie de ce dossier.