
L’Économie du Soin : Vers une Stratégie Nationale pour un Pilier Omis de la Santé Publique au Maroc
Par la Rédaction de Vitavox Institute
Alors que le Maroc accélère la réforme de son système de santé, le Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) vient de lever le voile sur un chantier stratégique : l’Économie du Soin (ou « Care »). Lors d’une rencontre tenue ce 28 janvier 2026 à Rabat, le Président du Conseil, Abdelkader Amara, a présenté l’avis intitulé « Reconnaître et organiser l’économie du soin à autrui au Maroc : enjeux et perspectives ». Pour Vitavox Institute, cette thématique n’est pas seulement sociale ; elle est un levier majeur de l’économie de la santé et du développement humain.
Un constat d’urgence : l’érosion des solidarités traditionnelles
Le Maroc traverse des mutations démographiques profondes : vieillissement de la population, nucléarisation des familles et montée des maladies chroniques. Pourtant, l’offre de soins reste fragmentée et centrée sur la réponse hospitalière classique. Le « soin à autrui » (accompagnement des personnes âgées, des personnes en situation de handicap, garde d’enfants) repose encore à 95% sur la solidarité familiale, souvent invisible et non rémunérée.
Selon les chiffres du HCP cités par le CESE, si le travail domestique et de soin non rémunéré était intégré au PIB national, celui-ci augmenterait de 19 %, dont 16 % seraient portés par les femmes. Ce « coût de l’opportunité » pèse lourdement sur la participation des femmes à la vie économique et perpétue une précarité systémique. En effet, les femmes consacrent en moyenne 5 heures par jour au soin à autrui, contre seulement 43 minutes pour les hommes.
Une infrastructure sous tension
Le secteur du soin au Maroc souffre d’un déficit structurel. L’inadéquation entre l’explosion des besoins et l’offre de soins actuelle est alarmante :
- Un désert médical gériatrique : Alors que la transition démographique s’accélère, le Maroc ne compte que 6 médecins résidents spécialisés en gériatrie pour l’ensemble du territoire national.
- Une offre de prise en charge dérisoire et centralisée : Avec seulement 72 établissements d’accueil pour personnes âgées à l’échelle du pays, l’infrastructure est saturée. Plus grave encore, la spécialisation gériatrique est quasi inexistante : elle se limite à deux établissements seulement, tous deux concentrés dans la région de Rabat-Salé-Kénitra, laissant le reste du Royaume sans structures adaptées.
Ce “vide” institutionnel force les familles à pallier seules les carences de l’État, sans encadrement ni soutien médicalisé.
L’Économie du Soin : un gisement d’emplois et de croissance
L’approche du CESE confirme que le soin est un secteur productif de valeur. Les recommandations de la rapporteure de l’avis, Mme Zahra Zaoui, mettent en lumière trois piliers fondamentaux pour notre système de santé :
- Une gouvernance unifiée et territoriale : Le Conseil recommande la création d’une Instance Nationale dédiée à la gouvernance de l’économie du soin. L’objectif est de briser la fragmentation actuelle entre les secteurs sanitaire, social et éducatif. Cette instance piloterait une stratégie nationale intégrée, visant à répartir la charge entre l’État, les collectivités, le secteur privé et la société civile.
- La Professionnalisation des Métiers : Sortir de l’informel les métiers de l’aide à domicile et de l’assistance gériatrique. Le passage à une économie formelle nécessite la création d’un référentiel national des métiers et des parcours de certification pour garantir un travail décent. Ainsi que la reconnaissance juridique de l’aidant familial, incluant des dispositifs de formation, des congés spécifiques, des compensations adaptées et une intégration pleine dans le système de protection sociale.
- Des leviers fiscaux et des services de proximité : Pour rendre les soins accessibles au plus grand nombre, le CESE suggère d’éxonérer de la TVA certaines prestations de soutien à domicile et avantages fiscaux pour les familles employeuses. Et enfin, l’accélération de l’investissement dans les crèches et les structures médico-sociales de proximité.
Une demande sociale confirmée par les citoyens
La pertinence de ces recommandations est corroborée par la consultation citoyenne menée via la plateforme Ouchariko.ma. Plus de la moitié des participants ont déclaré recourir régulièrement à des services de soin, tandis que 60 % déplorent le manque de reconnaissance des aidants. Le coût élevé des services et le manque de personnel qualifié restent les principaux obstacles identifiés par la population.
La durabilité du système de santé en jeu
L’intégration de l’économie du soin dans les politiques publiques est une condition sine qua non de la réussite de la Couverture Sanitaire Universelle (CSU).
Sans un secteur du « Care » structuré, la pression sur les hôpitaux publics et les fonds de prévoyance sociale deviendra insoutenable. Investir dans le soin à domicile et la prévention de la dépendance permettrait non seulement d’améliorer la qualité de vie des Marocains, mais aussi d’optimiser les coûts hospitaliers en évitant des hospitalisations prolongées par manque de relais sociaux.
Conclusion : Pour une Stratégie Nationale intégrée
Le CESE appelle aujourd’hui à une Stratégie Nationale de l’Économie du Soin. Chez Vitavox, nous préconisons que cette stratégie soit articulée avec les réformes actuelles de la protection sociale. Il est temps de passer d’un modèle de soin basé sur le sacrifice individuel (principalement féminin) à un modèle de co-responsabilité entre l’État, le secteur privé, la société civile et les familles.
Le soin n’est plus une simple charge budgétaire ; c’est un investissement d’avenir pour une souveraineté sanitaire et sociale renforcée.

