
Le 15 mai 2026, la Fédération Marocaine de l’Industrie et de l’Innovation Pharmaceutiques (FMIIP) a tenu à Casablanca un symposium national consacré à la recherche clinique, en partenariat avec le CRO Eshmoun-Clinical Research, sous le thème « La recherche clinique au service d’un accès rapide aux médicaments innovants, génériques et biosimilaires ». La rencontre est intervenue dans un contexte particulier : le 4 mai 2026, le Bulletin officiel publiait un nouveau décret venu modifier et compléter les dispositions encadrant les recherches biomédicales et les essais cliniques sur des personnes. Ces deux événements, rapprochés dans le temps, posent une question qui dépasse le seul champ technique : le Maroc dispose-t-il aujourd’hui des conditions concrètes pour passer d’un cadre réglementaire modernisé à une véritable capacité opérationnelle en matière de recherche clinique?
La question est d’autant plus stratégique que la FMIIP a fixé un horizon chiffré : atteindre 8 milliards de dirhams de dépenses en R&D à l’horizon 2035. Un objectif qui, pour être tenu, suppose une transformation simultanée du cadre éthique, des infrastructures hospitalo-universitaires, de la formation des investigateurs et de l’attractivité du territoire pour les sponsors internationaux.
1. Un marché en croissance, mais marginal
Les chiffres présentés lors du symposium permettent de situer précisément le Maroc dans l’économie mondiale de la recherche clinique. Selon les données IQVIA citées par la FMIIP, les dépenses mondiales de recherche et développement en santé ont atteint 250 milliards de dollars en 2025, en progression de 5,7 %. Les essais cliniques représentent plus d’un quart de ce total, soit 66 milliards de dollars. À l’échelle continentale, le segment des essais cliniques en Afrique est estimé à près d’un milliard de dollars, avec une croissance de 8 %. Le marché marocain, lui, est évalué à 25 millions de dollars, en progression de 10 %.
Ces ordres de grandeur méritent d’être lus avec attention. La croissance marocaine est supérieure à la moyenne continentale et mondiale, ce qui traduit une dynamique réelle. Mais le poids absolu du pays reste limité : 25 millions de dollars représentent environ 2,5 % du marché africain et moins de 0,04 % du marché mondial des essais cliniques. Dans un environnement où les sponsors internationaux arbitrent entre des dizaines de destinations concurrentes, ce différentiel d’échelle est déterminant. Il signifie que le Maroc n’est pas encore considéré, par défaut, comme une géographie clinique de référence — et que toute progression devra être conquise contre des concurrents établis.
2. Le nouveau cadre réglementaire : ce que change le décret du 4 mai 2026
Le décret publié au Bulletin officiel du 4 mai 2026 introduit plusieurs évolutions structurantes. Il confère un rôle central à l’Agence marocaine des médicaments et des produits de santé (AMMPS) dans le traitement et le suivi des demandes d’autorisation des recherches biomédicales. Les dossiers devront désormais être déposés via une plateforme électronique dédiée. Le texte ouvre également la voie à une procédure accélérée pour certaines recherches biomédicales menées dans des contextes d’urgence sanitaire ou épidémique, et permet à l’AMMPS de s’appuyer sur les évaluations réalisées par des organismes reconnus par l’Organisation mondiale de la santé dans le cadre des essais cliniques multicentriques internationaux.
Ce dernier point est sans doute le plus important pour l’attractivité du Maroc auprès des sponsors étrangers. La reconnaissance mutuelle des évaluations OMS est l’un des leviers réglementaires les plus efficaces pour réduire les délais d’autorisation — délais qui, selon les acteurs présents au symposium, comptent parmi les principaux freins à l’implantation d’essais cliniques internationaux. Le décret s’inscrit dans le prolongement de la loi 28-13 sur la protection des personnes participant aux recherches biomédicales, dont les textes d’application avaient été publiés en 2021 et qui constitue depuis le socle juridique du dispositif marocain.
Reste que la publication d’un texte ne fait pas un écosystème. La question opérationnelle est celle de la capacité de l’AMMPS à absorber le flux de dossiers attendu, à respecter des délais compétitifs avec les standards internationaux, et à déployer effectivement la plateforme électronique annoncée.
3. Une dépendance pharmaceutique qui structure l’enjeu
La recherche clinique ne se développe pas en vase clos. Elle est indissociable de la structure industrielle du secteur pharmaceutique national — et c’est ici que la situation marocaine présente une ambivalence documentée. L’industrie pharmaceutique marocaine couvre 80 % des besoins en médicaments du pays et fait du Maroc le deuxième producteur pharmaceutique en Afrique, après l’Afrique du Sud, et le cinquième dans la région MENA. Le secteur regroupe 50 établissements pharmaceutiques industriels (EPI).
Mais ces 80 % de couverture en volume ne disent pas tout. En valeur, la production locale ne couvre que 57 à 60 % des besoins. Et la trajectoire récente des importations est préoccupante : les importations de médicaments sont passées de 9,5 milliards de dirhams durant les neuf premiers mois de 2025 à 14,9 milliards de dirhams entre octobre 2025 et février 2026. Malgré une industrie locale capable de produire des traitements couvrant jusqu’à 80 % des besoins nationaux, le pays reste dépendant des importations pour des médicaments essentiels, et en mars 2024, environ 1 200 médicaments, soit 19,3 % des 6 211 références disponibles, étaient en rupture de stock dans les pharmacies marocaines.
Cette dépendance n’est pas un simple paramètre macroéconomique. Elle pèse directement sur l’écosystème de la recherche clinique. Les pays absents de la production de données cliniques s’exposent à une dépendance accrue vis-à-vis de résultats générés ailleurs. Autrement dit : tant que le Maroc ne génère pas une part significative des données cliniques sur les traitements qu’il consomme, sa capacité à négocier les prix, à adapter les protocoles aux profils patients locaux et à participer aux décisions thérapeutiques internationales reste structurellement limitée.
4. Les freins identifiés par les acteurs
Le symposium FMIIP a permis de documenter avec précision ce qui sépare aujourd’hui le Maroc d’une montée en capacité réelle. Les intervenants ont pointé plusieurs freins majeurs, notamment l’imprévisibilité des délais, le manque de coordination entre les acteurs, ainsi que l’insuffisance de certaines compétences spécialisées. Dans un environnement international très concurrentiel, ces contraintes peuvent détourner les promoteurs d’essais cliniques.
Ces trois freins méritent d’être examinés séparément, car ils relèvent de leviers d’action différents.
L’imprévisibilité des délais. C’est probablement le point sur lequel le décret du 4 mai 2026 aura l’impact le plus direct, à condition que la plateforme électronique de l’AMMPS soit effectivement déployée et que des engagements de service mesurables soient publiés. Les sponsors internationaux comparent les pays sur des indicateurs précis : délai médian d’autorisation, taux de demandes complémentaires, prévisibilité des décisions. Tant que le Maroc ne publie pas ces indicateurs, il reste difficile à arbitrer pour un directeur d’études cliniques basé à Bâle, Boston ou Singapour.
Le manque de coordination entre acteurs. Il s’agit ici de la coordination entre AMMPS, comités d’éthique, CHU, facultés, ministère de la Santé et industrie. La fragmentation décisionnelle est l’un des principaux facteurs de surcoût pour les promoteurs étrangers, qui doivent multiplier les interlocuteurs sans visibilité sur les arbitrages internes. La mise en place d’un guichet unique opérationnel — au-delà du guichet numérique réglementaire — reste un chantier ouvert.
L’insuffisance des compétences spécialisées. C’est probablement le frein le plus lourd à lever, car il suppose une politique de formation de moyen-long terme. La recherche clinique moderne mobilise des profils que le système hospitalo-universitaire marocain forme encore en nombre limité : attachés de recherche clinique (ARC), data managers, biostatisticiens, pharmacovigilants, méthodologistes. La capacité à former ces profils en masse et à les retenir conditionne directement la possibilité d’accueillir des essais de phase II et III à grande échelle.
5. La donnée de santé : un préalable sous-estimé
La recherche clinique moderne repose de plus en plus sur les données de vie réelle, la pharmacovigilance et les outils numériques. Ce point, soulevé lors du symposium, mérite d’être souligné : il constitue un préalable que les discussions sur la recherche clinique ont tendance à sous-estimer.
Concrètement, l’attractivité d’un pays pour les sponsors internationaux dépend désormais autant de sa capacité réglementaire que de la qualité de ses systèmes d’information de santé. Un essai clinique multicentrique exige des dossiers patients exploitables, des registres maladies structurés, une pharmacovigilance robuste et une interopérabilité minimale entre établissements. Le Maroc dispose, sur ce plan, de plusieurs initiatives — notamment la Carte Nationale de Santé Digitale et les chantiers numériques portés par le ministère de la Santé — mais leur déploiement effectif dans les CHU et leur qualification au regard des standards internationaux (GCP, ICH-E6 R3) restent à documenter.
6. L’horizon des 8 milliards de dirhams : ce que les chiffres exigent
L’objectif annoncé par la FMIIP — atteindre 8 milliards de dirhams de dépenses en R&D à l’horizon 2035 — peut être lu comme un horizon mobilisateur. Mais il mérite aussi d’être traduit en exigences concrètes.
Si l’on retient l’estimation selon laquelle le potentiel de développement de la recherche biomédicale au Maroc est de près d’un milliard de dirhams par an, l’objectif des 8 milliards de dirhams cumulés à l’horizon 2035 supposerait une trajectoire de croissance soutenue, partant d’une base actuelle estimée à environ 250 millions de dirhams par an (équivalent des 25 millions de dollars du marché des essais cliniques). Soit une multiplication par 3 à 4 du volume annuel d’activité sur une décennie.
Cette montée en charge n’est pas hors de portée — la croissance annuelle observée de 10 % est supérieure aux moyennes mondiale et continentale — mais elle ne se prolongera pas mécaniquement. Elle suppose un accroissement parallèle des capacités d’accueil (centres investigateurs accrédités), des compétences (ARC, méthodologistes, pharmacovigilants), et des sponsors actifs sur le territoire. Sans ces trois piliers, la trajectoire risque de plafonner avant l’horizon fixé.
7. Ce qui reste à arbitrer
Le rapprochement entre le décret du 4 mai 2026 et le symposium FMIIP du 15 mai dessine une fenêtre stratégique. Le cadre juridique est en train de se moderniser ; les acteurs industriels se mobilisent ; les chiffres de croissance sont supérieurs aux moyennes régionales. Mais plusieurs arbitrages restent ouverts.
Le premier porte sur le modèle économique de l’écosystème. La création d’un environnement attractif pour les sponsors internationaux suppose des choix précis en matière d’incitations fiscales, de tarification des prestations CRO, et de partage de propriété intellectuelle sur les résultats. Ces arbitrages n’ont pas été tranchés publiquement.
Le deuxième porte sur la gouvernance des données de santé. La qualité des données conditionne la crédibilité méthodologique des essais conduits au Maroc. Le rôle de la CNDP (Commission nationale de contrôle de protection des données à caractère personnel), l’articulation avec les comités d’éthique et la qualification des systèmes hospitaliers face aux standards internationaux constituent un chantier transversal qui dépasse le seul cadre du décret.
Le troisième porte sur la chaîne hospitalo-universitaire. L’attractivité du Maroc pour les essais cliniques de phase II et III dépend in fine du nombre et de la qualité des centres investigateurs accrédités. La capacité des CHU à accueillir des essais industriels — en termes de plateaux techniques, de disponibilité des investigateurs principaux, et de coordination logistique — est le facteur limitant final.
Conclusion
La recherche clinique apparaît comme un véritable test de maturité pour le système de santé marocain. Le décret du 4 mai 2026 a posé une brique réglementaire importante ; le symposium FMIIP a documenté un consensus d’acteurs sur la nécessité d’agir. Mais l’écart entre les ambitions affichées et la capacité opérationnelle reste significatif, et ne se résoudra pas par la seule publication d’un texte normatif.
L’objectif des 8 milliards de dirhams de R&D biomédicale à l’horizon 2035 fournit une boussole, à condition d’être adossé à des indicateurs intermédiaires mesurables : nombre d’essais autorisés par an, délai médian d’autorisation par l’AMMPS, nombre d’investigateurs principaux formés, nombre de centres accrédités, part des essais multicentriques internationaux conduits au Maroc. Sans ces indicateurs, l’objectif chiffré risque de rester déclaratif.
Le Maroc dispose des prérequis — une industrie pharmaceutique structurée, un cadre juridique consolidé, une croissance supérieure aux moyennes régionales, et désormais un dispositif d’évaluation aligné sur les standards OMS. Ce qu’il lui reste à construire, c’est la capacité d’exécution : transformer un cadre normatif en flux d’essais cliniques effectifs, des intentions de formation en compétences déployées, et une ambition de hub régional en présence documentée sur les radars des sponsors internationaux. C’est sur ce passage du discours à la capacité réelle que se jouera, dans les dix années à venir, la place effective du Maroc dans l’économie continentale et mondiale de la recherche clinique.