Souveraineté sanitaire en Afrique : de la dépendance à la maîtrise

Du 4 au 6 mai 2026, la première édition du GITEX Future Health Africa a réuni à Casablanca plus de 300 exposants, des ministres, des experts internationaux, des startups et des investisseurs venus de plus de 30 pays. Au-delà de l’effervescence d’un événement inaugural, le sommet a posé une question fondamentale, celle qui traverse aujourd’hui l’ensemble des systèmes de santé du continent africain : comment l’Afrique peut-elle concevoir, produire, réguler et gouverner ses propres systèmes de santé, plutôt que de rester dépendante de logiques construites ailleurs, par d’autres, pour d’autres réalités ?

Cette question a un nom. Elle s’appelle la souveraineté sanitaire. Et elle était, selon tous les intervenants du sommet, au cœur de chaque panel, de chaque signature de partenariat, de chaque démonstration technologique présentée durant ces trois jours.

1. Pourquoi la souveraineté sanitaire est devenue une urgence

Pour comprendre pourquoi la souveraineté sanitaire s’est imposée comme le thème central du GITEX Future Health Africa 2026, il faut d’abord comprendre d’où vient le continent.

Pendant des décennies, les systèmes de santé africains ont été construits, financés et souvent opérés avec une dépendance structurelle à l’aide extérieure, aux chaînes d’approvisionnement internationales et à une expertise médicale et technologique importée. Les médicaments essentiels, les dispositifs médicaux, les logiciels de gestion hospitalière, les protocoles cliniques : une part significative de ces éléments fondamentaux provenait — et provient encore largement — de l’extérieur du continent. Cette dépendance n’est pas simplement économique. Elle est épistémologique : elle signifie que les solutions déployées en Afrique ont souvent été conçues pour d’autres contextes, d’autres infrastructures, d’autres réalités épidémiologiques.

La pandémie de COVID-19 a brutalement mis en lumière la fragilité de ce modèle. Lorsque les chaînes d’approvisionnement mondiales se sont grippées, lorsque les vaccins ont été accaparés par les pays producteurs avant d’être redistribués au reste du monde, lorsque les systèmes de santé africains ont dû faire face à une crise sanitaire majeure avec des ressources limitées et des infrastructures sous tension, la leçon était claire : un continent qui ne maîtrise pas sa propre capacité de production, de régulation et de gouvernance en santé reste vulnérable, quelles que soient les avancées réalisées par ailleurs.

À cela s’ajoute une pression démographique et épidémiologique considérable. Le secteur de la santé fait face à une pénurie mondiale projetée de près de 6 millions de professionnels de santé d’ici 2030. En Afrique, cette réalité est amplifiée par un phénomène bien documenté : chaque année, le continent perd des milliers de médecins, infirmiers et spécialistes qui partent exercer en Europe, en Amérique du Nord ou dans les pays du Golfe. La fuite des cerveaux médicaux n’est pas seulement un problème de ressources humaines — c’est un problème de souveraineté. Un système de santé qui ne peut pas former et retenir ses propres professionnels ne peut pas prétendre à une véritable autonomie.

C’est dans ce contexte que la notion de souveraineté sanitaire a émergé, non pas comme un slogan politique, mais comme une nécessité opérationnelle. Et c’est ce contexte qui a donné au GITEX Future Health Africa 2026 toute sa portée.

2. Le Maroc comme modèle émergent — et ses limites

Au sein du sommet, le Maroc occupait une position particulière : à la fois pays hôte, cas d’étude et modèle potentiel pour le reste du continent. Cette position mérite d’être examinée avec précision, en distinguant ce qui relève de l’acquis et ce qui relève encore du chantier.

Du côté des acquis, les avancées sont réelles et documentées. Le ministre de la Santé et de la Protection sociale, Amine Tahraoui, a affirmé lors de la cérémonie d’ouverture que le Maroc dispose déjà des outils nécessaires pour accompagner la transformation du continent : intelligence artificielle, télémédecine, algorithmes épidémiologiques, systèmes de diagnostic assisté. La réforme de la couverture santé obligatoire — l’AMO — a porté le taux de couverture de la population de 42% en 2020 à plus de “88% en 2025”, une performance remarquable qui place le Maroc parmi les pays les plus avancés du continent en matière de protection financière contre le risque maladie. Le déploiement de la Carte Nationale de Santé Digitale est par ailleurs présenté comme un levier d’efficience budgétaire,avec des économies projetées de 100 millions de dirhams par an. La loi-cadre 06-22, adoptée en 2022, fournit une architecture législative ambitieuse, articulée autour de quatre piliers : gouvernance, ressources humaines, offre de soins et numérisation.

Mais le ministre lui-même a tenu à nuancer ce tableau. Lors de son intervention au sommet, il a pointé ce qui manque encore : la coordination. “Ce que nous n’avons pas encore aujourd’hui, c’est la coordination”, a-t-il déclaré, soulignant la nécessité de construire un marché africain commun des médicaments et des dispositifs médicaux, et de développer des approches coordonnées en matière de production vaccinale et de surveillance épidémiologique.

Cette nuance est importante. Elle illustre une tension que connaissent tous les systèmes de santé en transition : entre les ambitions affichées et la réalité opérationnelle sur le terrain. Le Maroc a posé des bases solides. Il reste à les consolider, à les étendre à l’ensemble du territoire et à les connecter à une dynamique continentale cohérente.

3. Les piliers d’un système de santé souverain

Au fil des panels et des discussions du GITEX Future Health Africa 2026, plusieurs conditions ont été identifiées comme indispensables à la construction de systèmes de santé véritablement souverains en Afrique. Ces conditions ne sont pas uniquement technologiques. Elles sont économiques, institutionnelles, humaines et culturelles.

Financer sa propre couverture sanitaire. La première condition de la souveraineté sanitaire est financière. Tant que les systèmes de santé africains dépendent majoritairement de l’aide internationale et des financements extérieurs pour fonctionner, leur autonomie restera limitée. L’extension de mécanismes de couverture universelle, financés par des contributions nationales et des systèmes d’assurance maladie robustes, est présentée comme un préalable incontournable. Le modèle marocain de l’AMO est cité comme une référence, tout en reconnaissant que sa transposition dans d’autres contextes nationaux nécessite des adaptations profondes.

Produire et réguler ses propres médicaments et dispositifs médicaux. La dépendance aux importations pharmaceutiques est l’une des vulnérabilités les plus documentées des systèmes de santé africains. Développer des capacités de production locale, construire des agences de régulation indépendantes et compétentes, et harmoniser les cadres réglementaires à l’échelle continentale sont des priorités identifiées par les participants du sommet. Le lancement du programme MAHIR — Moroccan AI for Health Implementation and Readiness — et la signature d’un Memorandum of Understanding entre la Fondation Mohammed VI des Sciences et de la Santé et l’Agence Marocaine des Médicaments et des Produits de Santé illustrent cette orientation.

Gouverner ses données de santé. La souveraineté numérique est indissociable de la souveraineté sanitaire. Les données de santé — dossiers médicaux, résultats d’analyses, historiques de soins — sont aujourd’hui au cœur de toutes les transformations du secteur. Qui les collecte ? Qui les héberge ? Qui y a accès ? Ces questions ne sont pas seulement techniques. Elles sont politiques. Les discussions du sommet ont mis en évidence la nécessité de développer des cadres de gouvernance des données adaptés aux réalités africaines, garantissant à la fois la protection des patients et la capacité des systèmes de santé à exploiter ces données pour améliorer la prise en charge.

Former et retenir les professionnels de santé. La technologie ne peut pas compenser l’absence de ressources humaines qualifiées. Les intervenants du GITEX Future Health Africa ont été unanimes sur ce point : la formation des professionnels de santé aux nouveaux outils numériques et à l’intelligence artificielle est une condition préalable à tout déploiement technologique réussi. La Fondation Mohammed VI des Sciences et de la Santé a présenté son approche intégrée — qui articule soins, formation, recherche et innovation — comme un modèle de réponse à ce défi. La simulation clinique, l’apprentissage par projet et la collaboration interdisciplinaire entre médecins, ingénieurs, chercheurs et data scientists sont présentés comme les méthodes pédagogiques les mieux adaptées aux transformations en cours.

Réguler l’intelligence artificielle de manière autonome. L’IA occupe une place croissante dans les systèmes de santé africains — du diagnostic assisté à la surveillance épidémiologique, en passant par la gestion des ressources hospitalières. Mais les participants du sommet ont insisté sur un point crucial : les outils d’IA déployés en Afrique doivent être conçus pour les réalités africaines. Les biais algorithmiques, l’inadaptation des modèles entraînés sur des données non représentatives, et les risques de dépendance technologique aux fournisseurs internationaux sont des enjeux concrets qui nécessitent des réponses réglementaires adaptées.

4. Ce que le GITEX a produit de concret

Au-delà des discours et des ambitions affichées, le GITEX Future Health Africa 2026 a produit des engagements tangibles qui méritent d’être documentés.

La cérémonie de clôture a été marquée par la signature de deux Memorandums of Understanding structurants. Le premier a été conclu entre la Fondation Mohammed VI des Sciences et de la Santé et l’Agence Marocaine des Médicaments et des Produits de Santé, avec pour objectif de renforcer la collaboration en matière de recherche et d’innovation, et d’accélérer la traduction des travaux scientifiques en impact concret sur les systèmes de santé. Le second a réuni le Ministère de la Santé et de la Protection sociale, la Fondation Mohammed VI des Sciences et de la Santé et GIGALAB, dans une dynamique de structuration de l’écosystème d’innovation en santé.

Par ailleurs, la Fondation Mohammed VI des Sciences et de la Santé a annoncé lors de la deuxième journée du sommet la signature d’un partenariat avec AstraZeneca, centré sur la recherche et l’innovation en santé. L’entreprise ABA Life, pôle santé d’ABA Technology, a pour sa part lancé le 5 mai 2026 une infrastructure d’intelligence artificielle baptisée Fusion AI for Sovereign Health. Cette infrastructure repose sur une architecture qui connecte données, intelligence et action à l’échelle nationale. Elle s’articule autour de cinq composantes : la télémédecine augmentée pour élargir l’accès aux soins dans les zones sous-dotées, la médecine de précision et prédictive, la découverte de médicaments assistée par l’IA, la résilience sanitaire pour la détection des risques pandémiques, et la coordination des interventions critiques.

Le programme MAHIR — Moroccan AI for Health Implementation and Readiness — piloté par le CIeS, constitue également une initiative structurante présentée durant le sommet. Il vise à transformer le potentiel technologique de l’IA en gains concrets en matière d’accès aux soins, de qualité de prise en charge et d’efficience du système. Son déploiement repose sur l’élaboration d’un Livre Blanc sur l’IA en santé, porté par une équipe multidisciplinaire d’experts nationaux et internationaux, avec pour objectif de définir une feuille de route pragmatique et éthique pour l’intégration de l’IA dans le système de santé marocain.

Enfin, la Fondation Mohammed VI des Sciences et de la Santé a inauguré le premier Hub de Médecine de Précision du continent africain, déployé au sein de l’Hôpital Universitaire International Mohammed VI de Rabat. Ce hub repose sur des technologies de très haut niveau visant à faire évoluer la médecine vers une approche plus personnalisée, prédictive, fondée sur les preuves et orientée vers la prévention, notamment pour mieux anticiper et prendre en charge certaines pathologies rares.

5. Les obstacles qui demeurent

Il serait inexact de présenter le GITEX Future Health Africa 2026 comme un moment de rupture définitive. Les défis structurels qui freinent la souveraineté sanitaire en Afrique sont profonds et ne se résoudront pas en trois jours de sommet, aussi prometteur soit-il.

La fragmentation réglementaire reste l’un des obstacles les plus significatifs. La majorité des réglementations de santé en Afrique restent nationales, rendant difficile la construction d’une approche continentale cohérente. Les systèmes d’information de santé restent largement déconnectés les uns des autres, limitant la circulation des données et freinant l’émergence d’un écosystème intégré. Cette absence d’interopérabilité n’est pas seulement un problème technique — c’est un problème de gouvernance qui nécessite une volonté politique forte et des investissements structurants à long terme.

La question de la dépendance technologique est également posée avec acuité. Si le développement de solutions locales et africaines est présenté comme une priorité, la réalité du terrain montre que de nombreux systèmes de santé africains continuent de s’appuyer sur des outils développés par des acteurs internationaux, sans toujours disposer des capacités nécessaires pour les adapter, les maintenir ou les remplacer. Le risque est réel de substituer une forme de dépendance à une autre — passer de la dépendance aux médicaments importés à la dépendance aux plateformes technologiques étrangères.

Enfin, la question du financement reste entière. Les ambitions affichées en matière de souveraineté sanitaire nécessitent des investissements considérables — dans les infrastructures, dans la formation, dans la recherche et dans le développement de capacités réglementaires. Ces investissements ne peuvent pas reposer uniquement sur des ressources publiques nationales ou sur l’aide internationale. Le développement de modèles de financement innovants, impliquant le secteur privé, les diasporas africaines et les marchés de capitaux continentaux, est une condition nécessaire à la soutenabilité de cette transformation.

Conclusion

Le GITEX Future Health Africa 2026 a posé des jalons importants. Il a démontré que la conversation sur la souveraineté sanitaire en Afrique n’est plus théorique — elle est opérationnelle, portée par des acteurs concrets, adossée à des engagements institutionnels et nourrie par des innovations technologiques réelles.

Trixie LohMirmand, CEO de KAOUN International, organisateur de l’événement, a résumé l’enjeu avec clarté lors de la cérémonie de clôture : “Cette semaine représente le début d’une nouvelle économie de santé, où la technologie et l’IA jouent un rôle central dans la transformation de chaque aspect des systèmes de santé.” Mais elle a également été explicite sur ce qui reste à faire : “C’est un événement. C’est un moteur. C’est aux gouvernements, au secteur privé et à l’ensemble des acteurs de décider comment ils veulent utiliser ce moteur.”

C’est précisément là que réside le vrai test de la souveraineté sanitaire africaine. Non pas dans la capacité à organiser un sommet de grande envergure, ni à signer des accords de partenariat. Mais dans la capacité à transformer ces engagements en politiques publiques effectives, en infrastructures opérationnelles, en formations déployées à grande échelle et en systèmes de gouvernance capables de tenir dans la durée.

L’Afrique a les ressources humaines, la dynamique démographique et l’urgence épidémiologique pour construire ses propres systèmes de santé. Ce qu’elle doit développer, c’est la capacité institutionnelle, réglementaire et financière de le faire de manière autonome et durable. C’est ce chantier que Vitavox Institute entend suivre, analyser et accompagner — en contribuant à la production de données, à la structuration du débat et au dialogue entre tous les acteurs de la santé au Maroc et sur le continent africain.