Distribution pharmaceutique au Maroc : un diagnostic partagé, des réformes en attente

5 000 pharmaciens se sont rassemblés à Rabat en avril 2026 pour s’opposer aux recommandations du Conseil de la concurrence, mais la loi 17-04 qui régit la distribution pharmaceutique au Maroc n’a toujours pas été remplacée. Vingt ans après son adoption, le secteur attend une refonte structurelle que tout le monde appelle de ses vœux.

70% des officines affichent un chiffre d’affaires inférieur à 1,2 million de dirhams

La chaîne de distribution repose sur 14 134 officines, 66 grossistes-répartiteurs et 56 établissements pharmaceutiques industriels opérant dans un cadre juridique pensé pour une autre époque. La suppression de la TVA à 7% en janvier 2024 résume à elle seule les contradictions du modèle : une bonne nouvelle pour le patient, une pression supplémentaire pour une chaîne déjà sous tension.

Les grossistes-répartiteurs — tenus de desservir plus de 13 000 points de vente avec des coûts logistiques fixes élevés — ont absorbé simultanément la compression des prix et l’érosion de leurs marges. Les charges d’exploitation du secteur ont augmenté de 36% entre 2020 et 2024, sans compensation réelle sur les marges réglementées. Leur concentration croissante reflète un marché qui se resserre autour de ses opérateurs les plus solides.

Du côté des officines, la réalité derrière les chiffres est saisissante : 70% d’entre elles affichent un chiffre d’affaires inférieur à 1,2 million de dirhams, tandis que 10% seulement dépassent 2,5 millionsLa densité pharmaceutique nationale — deux fois supérieure aux recommandations de l’OMS — masque une fracture territoriale profonde entre zones urbaines saturées et déserts pharmaceutiques ruraux.

La généralisation de l’AMO : une dynamique positive aux effets contrastés

L’AMO couvre désormais plus de 86% de la population marocaine, représentant une opportunité réelle de solvabilisation de la demande. Mais le reste à charge de 30 à 38% continue de peser sur les patients, et les délais de remboursement pèsent sur la trésorerie des officines. Pendant ce temps, certaines cliniques privées dispensent des médicaments hors circuit réglementaire, et les plateformes en ligne informelles fragilisent la traçabilité de l’ensemble de la chaîne.

Le Conseil de la concurrence publie l’avis A/6/25 assorti de vingt recommandations structurelles

En décembre 2025, le Conseil de la concurrence publie l’avis A/6/25 assorti de vingt recommandations structurelles : réforme du modèle de rémunération des pharmaciens, introduction du droit de substitution des génériques, régulation des délais de paiement entre fabricants et grossistes, nouvelles règles d’implantation des officines, digitalisation de la chaîne, ouverture encadrée du capital des pharmacies.

L’agenda est cohérent, documenté, et soutenu par des comparaisons internationales couvrant dix pays. Le problème n’est pas le diagnostic — il est unanimement partagé. Le problème, c’est que chaque recommandation heurte frontalement un intérêt constitué.

La position de la CSPM : adhésion de principe mais contestation de méthode

La Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc reconnaît la réalité des tensions économiques du secteur. Ce qu’elle conteste, c’est la méthode. L’ouverture du capital des officines à des investisseurs non-professionnels cristallise toutes les tensions : pour la profession, cette mesure risquerait d’accélérer la concentration économique et la désertification pharmaceutique des zones rurales déjà fragiles.

Le rassemblement d’avril 2026 traduit une demande centrale : que le gouvernement prenne position officiellement avant que les recommandations du Conseil de la concurrence ne s’imposent comme feuille de route de facto.

L’avant-projet de loi 27-26 : neuf problèmes traités, onze en suspens

Face à ce tableau, le ministère de la Santé répond par l’avant-projet de loi 27-26. Le texte traite neuf problèmes sur vingt : stock de sécurité obligatoire pour les fabricants exportateurs, création d’un Système National de Pharmacovigilance, surveillance post-commercialisation renforcée, inclusion des cliniques privées dans le périmètre d’inspection de l’AMMPS, sanctions financières pour ruptures d’approvisionnement.

Les onze problèmes structurels restants — rémunération des pharmaciens, substitution générique, délais de paiement, implantation des officines, digitalisation, ouverture du capital — ne sont pas traités dans ce texte. Chacun de ces points mobilise des acteurs aux intérêts divergents, ce qui en rend le traitement législatif particulièrement complexe.

Le contexte tunisien : éléments de comparaison

Le secteur pharmaceutique tunisien présente des caractéristiques structurelles proches de celles du Maroc. La Direction de la Pharmacie et du Médicament documente un modèle de distribution organisé autour d’un opérateur public central — la Pharmacie Centrale de Tunisie — et d’un réseau de grossistes-répartiteurs privés dont le développement n’a jamais été régulé par un numerus clausus. En mars 2026, le gouvernement tunisien a annoncé un plan d’urgence face à des ruptures d’approvisionnement récurrentes, incluant la digitalisation de la chaîne de distribution et la constitution d’un stock stratégique. La même période a vu le diagnostic d’une fragilité structurelle généralisée — délocalisations de multinationales, dépendance aux importations, insuffisance de la production locale.

Les modèles français et turc : deux trajectoires de réforme et leurs enseignements

La France a introduit le droit de substitution des génériques dès 1999, en l’accompagnant d’une rémunération à l’acte pharmaceutique déconnectée du prix du médicament. L’équation était claire : les économies générées par la substitution financent la revalorisation du rôle du pharmacien comme acteur de santé publique. Les génériques représentent aujourd’hui 30% des boîtes vendues en France, contre une boîte sur vingt en 2000. Le modèle reste en vigueur vingt-cinq ans plus tard.

La Turquie a fait le choix d’une digitalisation complète de sa chaîne pharmaceutique par un système de traçabilité électronique obligatoire, permettant de suivre chaque boîte de médicament en temps réel, accompagnée d’une régulation stricte des marges et d’une consolidation du réseau de grossistes. Un chantier d’envergure dont les résultats ont transformé durablement la souveraineté sanitaire du pays.

Ces deux trajectoires convergent vers une même observation : les réformes les plus profondes réussissent quand elles définissent clairement qui gagne quoi — et qui est compensé pendant la transition.

Les conditions d’une réforme structurelle au Maroc

Le Maroc dispose d’un diagnostic partagé par l’ensemble des acteurs et de modèles internationaux documentés. Les conditions d’une réforme structurelle tiennent davantage à la capacité à traiter simultanément les réformes techniques consensuelles et les réformes structurelles plus complexes, en construisant les mécanismes de compensation qui rendent ces dernières acceptables.

Cela implique notamment d’introduire un modèle de rémunération mixte pour les pharmaciens — une part fixe à l’acte, une part variable liée au prix — financé par une fraction des économies générées par la substitution générique. De lancer un programme national de digitalisation de la chaîne avec intégration aux systèmes de l’AMO. De réguler par voie réglementaire les délais de paiement entre fabricants et grossistes — 81 jours en amont, 97 jours en aval. De créer un fonds de garantie sectoriel pour accompagner la restructuration des officines fragiles en zones rurales. Et d’engager un dialogue structuré sur une ouverture du capital limitée aux groupements de pharmaciens, pour permettre des économies d’échelle sans modifier la nature professionnelle du réseau officinal.

L’avant-projet de loi 27-26 constitue un premier pas. Sans calendrier de réforme crédible et sans accord entre les parties — Conseil de la concurrence, syndicats et ministère — les problèmes structurels identifiés par l’avis A/6/25 attendent leur traitement législatif.​​​​​​​​​​​​​​​​