
Le Maroc fabrique aujourd’hui près de 70 % des médicaments qu’il consomme et possède la deuxième industrie pharmaceutique d’Afrique par le chiffre d’affaires. La consolidation de cet acquis et l’objectif de substitution des importations par la production locale reposent toutefois sur une variable encore peu dotée : la disponibilité d’une main-d’œuvre industrielle qualifiée aux normes internationales. L’Institut de formation aux métiers des industries pharmaceutiques (IFMIP), instrument dédié à cette montée en compétences, n’est pas encore opérationnel et reste en phase de structuration. Cette note soutient que la trajectoire de souveraineté pharmaceutique se jouera moins sur l’ambition affichée que sur la convergence de trois calendriers — construction, financement durable et formation — et sur la cohérence entre formation, régulation et politique industrielle.
La stratégie nationale s’appuie sur trois piliers : la production locale, la régulation et la formation des ressources humaines. Les deux premiers concentrent l’attention publique ; le troisième constitue le maillon le moins visible et, potentiellement, le plus contraignant. La présente note analyse les déterminants de la dépendance résiduelle, évalue le dispositif IFMIP au regard de ses contraintes, et formule cinq orientations de politique publique.
Contexte stratégique
L’industrie pharmaceutique marocaine constitue une base économique consolidée : un marché estimé à environ 35 milliards de dirhams, une filière employant près de 10 000 personnes et une couverture de 70 à 80 % des besoins nationaux par la production locale, pour un volume d’exportation de l’ordre de 2,2 milliards de dirhams. Cette maturité résulte d’une trajectoire longue : au lendemain de l’indépendance, le pays importait plus de 85 % de ses besoins, une couverture locale passée de 15 % en 1960 à 70 % aujourd’hui. L’enjeu n’est donc pas l’émergence d’une industrie, mais la sécurisation de sa chaîne de valeur et sa résilience face aux tensions d’approvisionnement mondiales, dont la pandémie de COVID-19 a révélé l’acuité.
Cette base est consistante : le pays compte un réseau d’établissements pharmaceutiques industriels autorisés et consacre une part significative de sa production à l’export, et le secteur a préservé l’intégralité de ses emplois durant la crise sanitaire. Au-delà de sa contribution économique, l’industrie s’impose comme un instrument de sécurité sanitaire nationale et de projection régionale, à mesure que le Maroc se positionne en hub continental du médicament. Cette ambition n’est pas neutre du point de vue des compétences : produire pour l’exportation impose des référentiels de qualité plus exigeants que la seule satisfaction du marché interne, et donc des profils techniques plus spécialisés.
La politique pharmaceutique nationale, engagée en 2022, inscrit la substitution des importations au cœur de la souveraineté sanitaire. Le contrat-programme du secteur vise à accroître le chiffre d’affaires direct de près de 15 milliards de dirhams et à créer de l’ordre de 16 000 emplois, dont 5 000 directs, à l’horizon 2027. L’atteinte de ces cibles relève d’une logique d’économie industrielle : elle suppose des unités de production supplémentaires et une intensification technologique vers des segments exigeants — biotechnologies, produits injectables, formes complexes. Or chaque montée en gamme déplace la contrainte de l’outil vers le capital humain, faisant de la formation un facteur limitant de la stratégie de souveraineté.
Analyse de cas : l’IFMIP et la chaîne de souveraineté
Le dispositif procède d’une convention-cadre signée le 16 avril 2021 entre le Département de la formation professionnelle, le ministère de l’Industrie et du Commerce, la Confédération générale des entreprises du Maroc et la Fédération marocaine de l’industrie et de l’innovation pharmaceutiques. L’institut est implanté à Nouaceur, au sud de Casablanca, sur un terrain d’environ 56 250 m², pour un budget de construction de l’ordre de 99 millions de dirhams, avec une capacité dimensionnée à quelque 510 apprenants, jusqu’à 500 par an. L’offre, conçue selon l’Approche par compétences à partir d’une étude de dimensionnement de 2023, compte neuf programmes couvrant des métiers cœur : conduite de ligne de conditionnement, conduite de procédés de fabrication, chef de ligne, délégué médical. L’offre conjugue formation initiale et formation continue, pensée pour évoluer avec les besoins du secteur.
L’analyse doit traiter avec une égale rigueur l’atout et la contrainte. L’atout : l’IFMIP comble une lacune objectivée du système de formation et adosse les cursus aux besoins réels de l’industrie. La contrainte : la valeur d’un site de production tient à la compétence des équipes qui l’exploitent, et l’autorisation d’un site est elle-même conditionnée à cette compétence ; or l’institut n’est pas encore en activité. À cette asymétrie s’ajoute une question d’échelle — un établissement de quelque 500 apprenants par an, même extensible, doit être mis en regard d’un secteur visant plusieurs milliers d’emplois nouveaux. L’IFMIP s’apparente ainsi à une tête de pont normative — référentiels, certifications, standards — appelée à essaimer, plus qu’à une réponse quantitative unique.
Piliers politiques et recommandations
La conversion de l’ambition en capacité effective suppose une action coordonnée sur cinq leviers.
1. Aligner le calendrier des compétences sur celui de l’industrie. La formation d’un technicien spécialisé excède le temps de construction d’une usine. Le séquençage du projet — convention en 2021, étude en 2023, puis phase d’appui juridique s’étendant d’avril 2026 à mai 2028 — appelle un pilotage évitant que la livraison du bâtiment ne précède trop largement l’ouverture effective des formations.
2. Sécuriser l’autonomie financière du modèle. L’institut relève d’une gestion déléguée reposant sur une subvention d’équilibre de l’État complétée par des ressources propres dont la capacité à générer des revenus suffisants n’est pas garantie. Une trajectoire de financement pluriannuelle est nécessaire pour éviter qu’une charge de fonctionnement récurrente ne fragilise le dispositif au-delà de l’investissement initial.
3. Garantir l’ingénierie pédagogique et la conformité aux normes. La qualification aux normes internationales est la condition d’accès aux marchés d’exportation comme de sécurisation de l’approvisionnement interne. L’Approche par compétences suppose des plateaux techniques à jour et une actualisation continue des référentiels avec les industriels.
4. Articuler formation, régulation et politique industrielle. L’échec du précédent contrat-performance 2016-2020 a été attribué, pour partie, à un défaut de coordination entre les ministères de la Santé et de l’Industrie et à une délivrance excessive d’autorisations à l’importation. La cohérence interinstitutionnelle est une condition de réussite au moins aussi déterminante que la qualité du dispositif de formation lui-même.
5. Organiser l’effet d’échelle. Compte tenu de sa capacité, l’institut doit être pensé comme un référentiel essaimable plutôt que comme l’unique réponse à un besoin national. Sa valeur tiendra autant à l’effet d’entraînement sur l’ensemble de l’appareil de formation qu’à ses propres effectifs.
Dynamiques d’écosystème public-privé
Le montage relève d’une répartition structurée des rôles plutôt que d’une initiative isolée : l’État apporte l’assise réglementaire et l’investissement, les fédérations professionnelles la connaissance des métiers, et les bailleurs l’ingénierie et le financement. Le dispositif s’appuie ainsi sur une convention de prêt de l’Agence française de développement et l’appui technique d’Expertise France, au sein d’un modèle d’établissement public dont la gestion est confiée aux professionnels du secteur. Cette gouvernance partagée constitue à la fois la promesse du modèle — réactivité et adéquation aux besoins — et son principal facteur de risque, car elle suppose une coordination durable entre acteurs aux temporalités différentes. Elle doit être appréciée comme une dynamique d’écosystème, et non comme une garantie de résultat.
Défis institutionnels et conclusion
L’IFMIP complète la chaîne de souveraineté pharmaceutique : produire suppose de réguler, et réguler suppose de former. Le concept est cohérent avec la politique pharmaceutique nationale et répond à un besoin documenté. Le test décisif ne réside cependant ni dans la signature de la convention ni dans la livraison du bâtiment, mais dans la capacité à ouvrir l’institut dans les délais, à en financer le fonctionnement de manière pérenne, à former à une échelle et à des normes suffisantes, et à maintenir la cohérence avec le contrat-programme industriel. Un institut sous-doté ou ouvert tardivement ne produira pas les compétences attendues. La recomposition de l’appareil de formation pharmaceutique est engagée ; sa portée dépendra de la convergence des calendriers de la construction, du financement et des compétences, et de la coordination institutionnelle qui les sous-tend.