
Le Maroc manque de 96 000 professionnels de santé — 32 000 médecins et 64 000 infirmiers. La mesure phare censée corriger leur répartition territoriale en affecte 530.
Ce contraste résume l’enjeu : dans un système à ce point sous tension, la valeur d’un spécialiste ne se mesure pas à son affectation, mais à sa capacité à y rester. C’est précisément ce que le dispositif annoncé le 2 juin 2026 — l’affectation obligatoire des nouveaux spécialistes en région, assortie d’un service public de trois à quatre ans — laisse de côté.
L’expérience internationale est sans appel : l’obligation produit de la présence, non de la rétention. Le Japon, qui a adossé la contrainte à une formation territorialisée, retient 98 % de ses médecins ruraux à cinq ans. La France, qui a misé sur l’incitation financière volontaire, laisse — malgré des aides jugées sans effet tangible par sa Cour des comptes — plus de huit millions d’habitants dans un désert médical, sur près de 87 % du territoire. Ni la seule contrainte, ni le seul argent ne fixent un médecin : l’origine, les conditions d’exercice et l’accompagnement le font. Les choix arrêtés aujourd’hui détermineront combien des 530 spécialistes exerceront encore en région en 2031.
Contexte stratégique
La pénurie est d’abord quantitative. La carte sanitaire de 2024 recense 32 665 médecins, dont 15 452 dans le public, et le ministère évalue le besoin additionnel à plus de 96 000 professionnels, dont 32 000 médecins et 64 000 infirmiers. Le programme national vise une densité de 45 professionnels de santé pour 10 000 habitants à l’horizon 2030, contre environ 17,4 aujourd’hui.
Elle est surtout distributive. Près de 25 % des professionnels de santé exercent dans les seules régions de Casablanca-Settat et de Rabat-Salé-Kénitra, le déficit étant le plus aigu dans les spécialités lourdes — anesthésie-réanimation, radiologie, chirurgie. Pour l’Organisation mondiale de la santé, cette mauvaise répartition demeure un obstacle direct à la couverture sanitaire universelle. La mesure intervient alors que le pays déploie ses Groupements sanitaires territoriaux jusqu’en 2026 et a porté ses capacités de formation de 2 700 étudiants en médecine en 2021 à 6 500 en 2025.
Analyse de cas : l’affectation obligatoire et ses angles morts
Le dispositif met fin à un décalage pouvant atteindre deux ans entre le diplôme et la prise de fonction et s’accompagne de l’ouverture d’environ 2 000 postes de résidanat. Sa logique est cohérente. Trois limites en bornent toutefois la portée : la capacité d’absorption des structures réceptrices, la rétention au terme de la période contraignante, et la base de preuves — l’OMS classe le service obligatoire parmi ses leviers les moins étayés, dont la qualité des données probantes est faible et la recommandation seulement conditionnelle, efficace uniquement s’il est assorti d’un appui et d’incitations appropriés. C’est cet enchâssement qui sépare les réussites des échecs.
Piliers politiques et recommandations
Pilier 1 — Recruter pour le territoire avant de l’imposer
Le déterminant le mieux étayé de la rétention n’est pas la contrainte, mais l’origine du praticien. Le Japon en fournit la démonstration : l’université médicale Jichi, dédiée à la formation de médecins ruraux, voit ses préfectures financer l’intégralité des six années d’études en échange d’une obligation de neuf ans, dont six en zone rurale ; son taux de rétention à cinq ans atteint 98 %, contre 81 % pour les boursiers ordinaires. En Afrique du Sud, la fondation Umthombo obtient plus de 70 % de rétention parmi les diplômés d’origine rurale qu’elle forme et accompagne, très au-delà des taux observés sous la seule obligation.
Pour le Maroc : réserver une part des places des facultés régionales à des étudiants issus des provinces sous-dotées et conditionner certaines bourses à un retour de service dans la région d’origine. Adossée à cette sélection territoriale, l’obligation cesse d’être une parenthèse pour devenir un ancrage.
Pilier 2 — Ne pas faire de l’incitation financière le pilier central
L’exemple français est ici un avertissement, d’autant plus pertinent que son dispositif est proche du modèle marocain. La France a multiplié les aides à l’installation en zone sous-dense ; sa Cour des comptes a pourtant jugé, pour la période 2016-2023, que les aides fiscales ciblées ne produisaient aucun effet tangible contre les déserts médicaux, au fil d’un empilement de dispositifs devenus si peu sélectifs que les zones éligibles ont fini par couvrir 45 % de la population. Les enquêtes de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) confirment que les incitations financières figurent parmi les facteurs les moins déterminants dans la décision d’installation des médecins, lesquels privilégient l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle.
Pour le Maroc : une indemnité de zone reste utile, mais à condition d’être étagée selon un indice de difficulté réel, strictement sélective et révisée — non un guichet généralisé. L’argent accompagne la rétention ; il ne la fonde pas.
Pilier 3 — Faire des conditions d’exercice le véritable levier
Si le financier ne suffit pas, c’est l’environnement de travail qui décide. La France l’a reconnu en déployant un appui en personnel de soutien : le nombre de contrats d’assistants médicaux est passé de 235 en 2019 à plus de 8 500 à la mi-2025. Au Japon, l’université Jichi a institué un soutien structuré à la recherche pour ses jeunes diplômés isolés en milieu rural. En Afrique du Sud, une étude nationale montre que les médecins ayant bénéficié d’un développement professionnel pendant leur service avaient deux fois plus l’intention de rester en zone sous-dotée.
Pour le Maroc : séquencer le déploiement des GST de manière à équiper les structures et constituer les équipes avant l’affectation, garantir la formation médicale continue, relier les hôpitaux régionaux aux CHU par télémédecine et leur conférer une affiliation académique. Un spécialiste reste là où il peut exercer pleinement et progresser.
Pilier 4 — Calibrer la durée et accompagner individuellement
La durée et l’accompagnement comptent autant que l’obligation elle-même. Le service communautaire sud-africain, limité à un an, a porté les affectations rurales à environ 50 %, mais nombre de diplômés, estimant avoir « accompli leur devoir », quittent ces postes au terme de l’année. La France, à l’inverse, a compris l’importance du suivi : son contrat d’engagement de service public (CESP), créé par la loi HPST de 2009, verse une allocation aux étudiants en échange d’un exercice ultérieur en zone sous-dense et leur garantit un accompagnement individualisé pendant la formation puis au moment de l’installation.
Pour le Maroc : les durées retenues (trois à quatre ans) se situent dans une fourchette crédible — plus solides que le modèle court sud-africain. Encore faut-il utiliser ces années pour bâtir un lien (accès au logement, intégration familiale) et adjoindre à l’obligation un accompagnement personnalisé, et non une simple affectation administrative.
Pilier 5 — Réguler avec prudence et mesurer rigoureusement
La contrainte mal calibrée nourrit la résistance. En France, la proposition de loi visant à réguler l’installation, adoptée par l’Assemblée nationale en mai 2025 puis remaniée par le Sénat, demeure vivement contestée par une partie du corps médical, alors même que 86 % des Français se déclarent favorables à une régulation — preuve qu’une mesure soutenue par l’opinion peut échouer faute d’adhésion des professionnels.
Pour le Maroc : négocier le dispositif avec les représentants des praticiens plutôt que de l’imposer, et instituer un suivi national du taux de rétention post-obligation par région et par spécialité. Sans cet indicateur, l’État ne pourra démontrer que la réforme a produit une équité durable plutôt qu’une rotation rapide.
Défis institutionnels et conclusion
Trois obstacles conditionnent la réussite : le dialogue social, alors que la généralisation des GST suscite déjà des réserves parmi les professionnels ; la soutenabilité budgétaire du paquet d’accompagnement, à articuler avec le financement de l’AMO dont le discours se déplace de la couverture vers la qualité ; et l’instrumentation des données, sans laquelle aucune évaluation rigoureuse n’est possible.
L’enseignement comparatif tient en une phrase : aucun pays n’a retenu durablement ses médecins par la seule contrainte ni par le seul argent. Le Japon y est parvenu en recrutant et formant localement ; la France, qui s’en est longtemps remise aux aides financières, en mesure aujourd’hui les limites à l’échelle de huit millions de citoyens. Le Maroc dispose de l’instrument — l’obligation — et d’une fenêtre de quatre ans avant la sortie de la première promotion. La question adressée aux décideurs n’est pas de savoir si les 530 spécialistes rejoindront les régions en août 2026 ; ils le feront. Elle est de savoir combien y exerceront encore en 2031. La réponse se joue maintenant, dans les mesures qui seront, ou non, adossées à la contrainte.