
Le premier appel d’offres conduit par le Mécanisme africain d’achat groupé (APPM) a obtenu des prix inférieurs de 30 à 90 % aux références nationales sur des médicaments essentiels de santé reproductive, maternelle, néonatale et infantile (RMNCH). Ce résultat illustre la prémisse centrale du dispositif : la fragmentation de la demande, et non la seule rareté des ressources, explique une part du surcoût et de l’insécurité d’approvisionnement qui pèsent sur les systèmes de santé africains.
L’enjeu stratégique dépasse toutefois le prix. L’APPM, porté par l’Africa CDC et endorsé par la 37ᵉ session de l’Assemblée de l’Union africaine en février 2024, ambitionne de transformer un pouvoir d’achat dispersé entre 55 marchés en un levier de négociation continental, puis d’orienter ce levier vers la production locale. La question que cette note examine est celle de la conversion : un instrument d’achat peut-il simultanément réduire les prix à court terme et bâtir une souveraineté industrielle à long terme, ou ces deux objectifs entrent-ils en tension lorsque les fournisseurs africains restent minoritaires, la régulation continentale inachevée et le financement dépendant de bailleurs externes ?
Contexte stratégique
Le problème relève d’une défaillance de marché. L’Afrique importe plus de 70 % de ses médicaments et produit moins de 1 % des vaccins qu’elle administre ; pour les tests de diagnostic rapide, la dépendance dépasse 80 %. Cette dépendance est aggravée par la structure même de la demande : répartie entre cinquante-cinq États, en commandes de petite taille et mal anticipées, elle ne permet ni d’obtenir des prix compétitifs, ni d’offrir aux fabricants la visibilité nécessaire pour investir. L’Africa CDC identifie précisément ces marchés fragmentés, petits volumes et prévisions de demande défaillantes comme les obstacles que l’agrégation vise à corriger.
La réponse s’inscrit dans une architecture institutionnelle plus large. L’APPM s’appuie sur l’Initiative pharmaceutique ancrée dans la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), avec le soutien d’Afreximbank et de la Commission économique pour l’Afrique, et utilise la plateforme africaine d’approvisionnement médical (AMSP) éprouvée pendant la pandémie. Le directeur général de l’Africa CDC, Dr Jean Kaseya, présente l’objectif comme la constitution d’un marché médical d’environ 50 milliards de dollars à même de soutenir l’objectif continental de produire localement 60 % des vaccins, diagnostics et thérapeutiques d’ici 2040. L’agrégation de la demande est ainsi conçue moins comme une centrale d’achat que comme un instrument de structuration de marché.
Ce pari n’est pas inédit. Pendant la pandémie de COVID-19, le Fonds africain d’acquisition de vaccins (AVAT), véhicule créé en 2020 sous l’égide de l’Union africaine et adossé à une garantie de 2 milliards de dollars d’Afreximbank, a négocié directement avec les fabricants et sécurisé jusqu’à 400 millions de doses du vaccin Johnson & Johnson. L’épisode a démontré qu’une demande agrégée pouvait obtenir des remises et une distribution plus équitable ; l’APPM en constitue le prolongement institutionnel, transposant à l’ensemble des produits de santé une logique d’abord éprouvée sur les seuls vaccins. L’expérience livre toutefois un avertissement : AVAT a pâti d’une demande incertaine et d’annulations de commandes lorsque dons et mécanisme COVAX ont afflué, rappelant que la mutualisation ne vaut que si les engagements des États sont fermes.
Analyse de cas : le Mécanisme africain d’achat groupé
Au registre des avancées, le dispositif a franchi en moins de deux ans le passage de la décision politique à l’exécution. Officiellement lancé à l’échelle des 55 États membres lors de la réunion des fournisseurs pharmaceutiques d’Addis-Abeba en octobre 2025, il a produit son premier résultat tangible en mai 2026 : un appel d’offres couvrant dix produits prioritaires dans dix États membres, attribué après réception de treize offres et conclu par des accords-cadres non exclusifs avec plusieurs fournisseurs qualifiés. Le recours à des accords non exclusifs mérite d’être souligné : il sécurise l’approvisionnement par la diversification plutôt que par la concentration sur un fournisseur unique. Sur le plan industriel, la certitude de débouchés et les engagements d’achat de long terme réduisent le risque d’investissement pour les producteurs locaux, comme le souligne l’Africa CDC.
Plusieurs contraintes systémiques en limitent toutefois la portée. La première tient à la participation encore marginale des fabricants africains : l’Africa CDC reconnaît une présence « croissante mais limitée » des producteurs du continent dans son premier appel d’offres. Il en résulte une tension structurelle : optimiser le prix à court terme peut conduire à privilégier des fournisseurs extra-africains et, ce faisant, différer l’objectif de relocalisation. La deuxième contrainte est réglementaire : l’agrégation de la demande suppose une assurance qualité homogène, que seule une autorité continentale opérationnelle peut garantir ; or l’Agence africaine du médicament, entrée en vigueur en 2021, demeure en cours d’opérationnalisation. La troisième tient au financement : le dispositif s’adosse à des engagements externes — une facilité de 2 milliards de dollars d’Afreximbank et 1,2 milliard mobilisés par Gavi pour l’accélérateur de fabrication vaccinale — ce qui pose la question de la soutenabilité et du risque de change pour des États aux marges budgétaires étroites.
Piliers politiques et recommandations
Pilier 1 — Coupler l’achat à la montée en puissance des fabricants africains
L’agrégation de la demande ne produira de souveraineté que si elle est articulée à un développement de l’offre locale. Des mécanismes de préférence assortis d’objectifs de contenu local progressifs — et strictement conditionnés à la qualité — permettraient d’éviter que le mécanisme ne consolide la dépendance aux importations qu’il entend réduire. Le prix ne saurait être l’unique critère d’attribution.
Pilier 2 — Arrimer l’APPM à la régulation continentale
Un achat groupé crédible exige un garant unique de la qualité. L’accélération de l’opérationnalisation de l’Agence africaine du médicament et la reconnaissance mutuelle des homologations entre États sont des conditions préalables, et non des compléments, à l’extension du dispositif.
Pilier 3 — Sécuriser un financement soutenable et gérer le risque de change
Le financement et le crédit doivent être traités comme des points de levier encadrés par des règles transparentes, non comme des solutions en soi. Un fonds de roulement adossé à Afreximbank, des garanties de paiement mutualisées et une trajectoire de réduction de la dépendance aux bailleurs renforceraient la prévisibilité sans reporter le risque sur les seuls budgets nationaux.
Pilier 4 — Concilier mutualisation et souveraineté
La participation suppose que les États acceptent de déléguer une part de leur autonomie d’achat. Une adhésion volontaire mais incitée, alignée sur les communautés économiques régionales et leurs centrales d’achat existantes, et assortie d’une gouvernance transparente, est la condition de la confiance.
Pilier 5 — Étendre par la preuve
La montée en charge gagnerait à demeurer séquencée : produits essentiels à fort impact d’abord — santé maternelle, maladies non transmissibles, diagnostics —, mesure rigoureuse des économies et de la sécurité d’approvisionnement ensuite, élargissement guidé par les résultats enfin.
Défis institutionnels et conclusion
Trois défis institutionnels conditionnent la trajectoire du dispositif. Le premier est politique : la mutualisation se heurte à la prérogative souveraine que constitue l’achat public de santé, et son caractère volontaire en fait un pari sur l’adhésion. Le deuxième est la cohérence de l’écosystème : l’APPM, l’Agence africaine du médicament, l’accélérateur de fabrication et la ZLECAf ne produiront d’effet qu’articulés, faute de quoi l’agrégation de la demande butera sur l’absence d’offre qualifiée. Le troisième est la soutenabilité financière, dans un contexte où le retrait de financements internationaux fragilise les programmes de santé du continent.
En définitive, le Mécanisme africain d’achat groupé constitue un instrument crédible de structuration de marché, et son premier appel d’offres a démontré l’effet-prix de la demande agrégée. La difficulté tient à la conversion de ce pouvoir d’achat en capacité industrielle : sans participation accrue des fabricants africains, sans régulation continentale opérationnelle et sans financement pérenne, le dispositif risque de n’être qu’une centrale d’achat performante, là où il ambitionne d’être un levier de souveraineté. La portée de l’APPM se mesurera moins au volume de ses prochains marchés qu’à la part qu’y prendront, à terme, les producteurs du continent.