
Entre 85 % et 90 % de la demande nationale en dispositifs médicaux demeure satisfaite par les importations (LesEco, Medical Device Day), au moment où la généralisation de l’Assurance maladie obligatoire (AMO) et la montée en charge des infrastructures hospitalières accroissent structurellement les volumes consommés. L’écart entre une demande en expansion et une production locale concentrée sur des segments à faible valeur ajoutée est généralement présenté comme la principale vulnérabilité de la chaîne d’approvisionnement sanitaire du Royaume — qualification qui relève toutefois d’un choix de politique publique autant que d’un constat technique.
La signature, en juin 2026, d’un partenariat de distribution entre l’opérateur marocain Promamec et le fabricant australien Ansell (Morocco World News) illustre le recours au secteur privé pour élargir l’accès à des équipements conformes aux standards internationaux. La présente note examine la portée et les limites de ce type d’accord. Elle avance que les partenariats public-privé constituent un point d’appui, et non une solution en soi : leur incidence sur la sécurité d’approvisionnement dépend du cadre réglementaire, des exigences de transfert technologique et des modalités de sécurisation de la commande publique qui les encadrent.
Contexte stratégique
La dépendance aux importations peut être lue en termes de résilience systémique autant que d’équilibre commercial. Elle n’est pas, en soi, un dysfonctionnement — l’approvisionnement extérieur peut refléter un avantage comparatif —, mais elle expose le système à des risques d’interruption ; c’est à ce titre, et non comme une anomalie économique, qu’elle retient l’attention des pouvoirs publics. Selon les chiffres présentés lors du Medical Device Day, entre 85 % et 90 % de la demande nationale est couverte par l’extérieur, le Maroc s’approvisionnant principalement en Allemagne, en Chine et aux États-Unis. Cette configuration expose le système de santé à des risques logistiques et géopolitiques dont la crise sanitaire de 2020 a révélé l’ampleur.
La structure du marché en éclaire les contraintes. Le secteur représentait un chiffre d’affaires de l’ordre de 7 milliards de dirhams et environ 4 000 emplois en 2024 (chiffres avancés par la CGEM, organisation patronale, via Maroc.ma), avec un tissu de production locale dont les indicateurs restent modestes : environ 1 378 emplois et 903 millions de dirhams de chiffre d’affaires pour un taux de valeur ajoutée de 46 %. La fabrication nationale se concentre sur des produits à faible valeur ajoutée — pansements, seringues, gants — tandis que l’imagerie et les dispositifs orthopédiques ou dentaires demeurent largement importés.
Les pouvoirs publics ont engagé une réponse structurée. Une convention-cadre 2026-2030, signée en marge de la deuxième édition du Medical Device Day entre le ministère de la Santé et de la Protection sociale, le ministère de l’Industrie et du Commerce, l’Agence marocaine du médicament et des produits de santé (AMMPS), la CGEM et la Fédération marocaine des industries de la santé (FMIS), fixe des objectifs de substitution à l’importation, de sécurisation des chaînes d’approvisionnement et de promotion de la fabrication locale. Le ministre de l’Industrie, Ryad Mezzour, et le ministre de la Santé, Amine Tehraoui, y ont rattaché la démarche à la doctrine de souveraineté sanitaire formulée après la pandémie.
La crise de 2020 a par ailleurs révélé une capacité industrielle latente : confronté à une pénurie mondiale de masques, le Maroc est passé d’une situation de déficit à l’exportation d’environ la moitié de sa production locale (Aujourd’hui Le Maroc). Le pays compte aujourd’hui plus de 200 unités industrielles actives dans la production de dispositifs (Le360), et la stratégie sectorielle assigne au Royaume l’ambition d’un positionnement de hub régional vers les marchés africains. Cette réactivité, avérée en situation de crise, ne s’est pas traduite par une réduction durable de la dépendance en régime courant : l’enjeu se déplace ainsi du potentiel industriel vers les conditions de sa pérennisation.
Analyse de cas : le partenariat Promamec–Ansell
L’accord a été formalisé à Casablanca en présence de partenaires publics et privés. Aux termes de celui-ci, Promamec assure la distribution au Maroc des gammes de gants chirurgicaux et de gants d’examen d’Ansell, fabricant fondé en Australie en 1893 (Le Nouvelliste). Le directeur général de Promamec, Naoufal Lahlou, a présenté l’opération comme une étape de développement, tandis qu’Ekaterina Bogomolova, vice-présidente de l’unité médicale d’Ansell pour la région EMEA et ANZ, l’a inscrite dans la stratégie d’expansion africaine du groupe. Ces appréciations émanent des parties à l’accord et relèvent, à ce titre, de leur communication.
Plusieurs éléments confèrent à ce cas une valeur analytique. Promamec, fondée en 1981 et figurant parmi les trois opérateurs dominants du marché national (Aujourd’hui Le Maroc), dispose d’une unité de production locale de consommables. Son dirigeant préside par ailleurs la FMIS, ce qui place l’accord à l’intersection de la stratégie d’une entreprise et de la politique sectorielle — configuration qui appelle une lecture prudente des positions publiques exprimées. L’opération améliore l’accès des établissements publics et privés à des produits normés et consolide une capacité de distribution nationale.
Ces apports doivent être appréciés avec neutralité. L’accord porte sur la distribution, non sur un transfert de production : il n’augmente pas, en lui-même, le taux d’intégration locale. Les produits concernés relèvent de segments à faible valeur ajoutée, ceux que la fabrication marocaine couvre déjà partiellement. L’opération n’altère donc pas la dépendance structurelle pour les équipements sophistiqués, qui constitue le cœur de la vulnérabilité identifiée. En l’état, le partenariat sécurise un canal d’accès et un niveau de qualité ; il ne modifie pas l’architecture d’approvisionnement.
Piliers politiques et recommandations
1. Mobiliser la commande publique comme levier d’intégration
La commande publique représente une part déterminante du marché des dispositifs médicaux (Oxford Business Group, 60 à 70 % du chiffre d’affaires sur appels d’offres). Conditionner une fraction de cette demande à des critères de contenu local et de qualité offrirait un débouché prévisible aux producteurs nationaux. Le président de la FMIS — fédération professionnelle du secteur — plaide en ce sens pour une sécurisation de la commande publique au bénéfice de la production domestique ; il s’agit toutefois de la position d’un acteur directement intéressé. Un tel mécanisme a par ailleurs un coût : les préférences de contenu local tendent à renchérir la commande publique et peuvent favoriser des rentes ou une moindre concurrence sur la qualité, ce qui plaide pour un ciblage et une évaluation rigoureux.
2. Distinguer accords de distribution et transfert de technologie
Les partenariats internationaux ne produisent un effet de souveraineté que lorsqu’ils intègrent un volet de fabrication, de licence ou de transfert de savoir-faire. La convention-cadre 2026-2030 encourage explicitement ces partenariats industriels. Les dispositifs incitatifs devraient privilégier les accords assortis d’engagements de production locale plutôt que les seules conventions de commercialisation, afin de faire progresser la valeur ajoutée captée sur le territoire. Cette orientation a une contrepartie : imposer des engagements de localisation peut décourager certains partenaires étrangers ou renchérir les prix, et les politiques de localisation forcée présentent, à l’échelle internationale, un bilan contrasté.
3. Stabiliser le cadre réglementaire et les délais d’autorisation
La montée en puissance de la production locale est freinée par l’absence de guichet unique et par des délais d’autorisation de mise sur le marché jugés longs (Challenge). La consolidation du rôle de l’AMMPS et la simplification des procédures conditionnent la lisibilité réglementaire dont dépend l’investissement industriel. La simplification ne saurait toutefois se faire au détriment de la vigilance : l’accélération des autorisations doit être conciliée avec les exigences de sécurité et de matériovigilance, dont l’AMMPS est garante.
4. Renforcer les compétences techniques et réglementaires
La convention-cadre identifie la formation des ressources humaines comme un volet central. La disponibilité de profils techniques et réglementaires qualifiés détermine la capacité du tissu local à répondre aux normes internationales ; elle constitue un préalable, et non un complément, à l’élévation du contenu local. Cet effort entre cependant en concurrence, pour des ressources limitées, avec d’autres priorités sanitaires, et les profils qualifiés peuvent être captés par le secteur privé ou l’export plutôt que par la montée en gamme domestique recherchée.
Limites et objections
Trois réserves encadrent l’analyse. D’abord, la lecture retenue fait de la réduction de la dépendance aux importations un objectif souhaitable ; cette prémisse est discutable, la théorie économique rappelant que l’importation peut refléter un avantage comparatif et que la souveraineté sanitaire est un choix de politique publique assorti de coûts, non un bien en soi. Ensuite, une part importante des données mobilisées émane d’acteurs intéressés — organisation patronale, fédération sectorielle, presse économique nationale — en l’absence d’évaluation indépendante ; les chiffres de chiffre d’affaires, d’emploi et de dépendance doivent être lus à cette lumière. Enfin, les leviers recommandés comportent des coûts propres — surcoût de la commande publique, risque de capture, arbitrage entre célérité réglementaire et sécurité — qu’une appréciation neutre met en balance avec les bénéfices attendus en matière de résilience.
Défis institutionnels et conclusion
La trajectoire dépend de variables institutionnelles connues : la coordination entre les ministères de la Santé, de l’Industrie et l’administration douanière, la stabilité réglementaire, l’accès au financement et la montée en compétences (L’Opinion / lodj.ma). À défaut, l’ambition industrielle se heurte aux lenteurs structurelles observées dans d’autres filières.
Le financement de la montée en gamme constitue un déterminant souvent sous-estimé. La convention-cadre prévoit la mobilisation des programmes publics d’appui à l’investissement et à l’export pour accompagner les entreprises souhaitant produire localement (Aujourd’hui Le Maroc). L’effet de ces dispositifs dépendra de leur accessibilité effective pour des opérateurs de taille intermédiaire et de leur articulation avec une commande publique prévisible. En l’absence de visibilité sur les débouchés, l’incitation à l’investissement productif demeure faible, quel que soit le volume des accords de distribution conclus — ce qui ramène l’analyse au caractère complémentaire, et non substituable, des différents leviers.
Les partenaires industriels et institutionnels — opérateurs nationaux, fabricants internationaux, fédérations professionnelles et agences publiques — gagnent à être analysés comme les composantes d’un écosystème public-privé, et non comme les protagonistes d’annonces commerciales. Dans cette lecture, un accord de distribution, une convention-cadre ou un engagement de la FMIS relèvent d’une même question : la part de la valeur, du savoir-faire et de la décision qui se fixe sur le territoire. L’ambition exportatrice vers les marchés africains, fréquemment mise en avant, n’a de sens stratégique qu’adossée à une base productive nationale consolidée.
Les partenariats public-privé tels que l’accord Promamec–Ansell s’interprètent comme des dynamiques d’écosystème : ils améliorent l’accès et la qualité sans, à eux seuls, déplacer la frontière de la dépendance. Pour qui retient l’objectif de souveraineté, l’indicateur pertinent n’est pas le nombre d’accords conclus, mais l’évolution du taux d’intégration locale et de la part de la production à forte valeur ajoutée ; c’est à cette aune, et en tenant compte des coûts rappelés plus haut, que devra être mesurée l’efficacité de la convention-cadre 2026-2030.