L’Afrique concentre environ 26 % de la charge mondiale de l’hépatite virale et a enregistré près de 125 000 décès liés aux virus B et C en 2020 (Lancet Gastroenterol Hepatol, 2024), alors que les outils de prévention, de diagnostic et de traitement existent. Le déficit n’est donc pas thérapeutique mais systémique : il tient à la faiblesse de la surveillance, à la rareté des financements pérennes et à l’insuffisance des compétences nationales mobilisables.

Dans ce contexte, l’Union africaine et le Centre africain de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC) ont fait évoluer leur approche : aux interventions verticales pilotées depuis le sommet succède un modèle décentralisé d’apprentissage par les pairs, destiné à doter chaque État de systèmes nationaux de surveillance et de traitement en vue des cibles d’élimination de 2030. L’atelier d’apprentissage par les pairs tenu au Caire en juin 2026, à l’issue duquel plus de 130 responsables de programmes nationaux issus de plus de 30 États membres auraient été formés, selon les chiffres communiqués par Africa CDC, à l’opérationnalisation de la prévention et du contrôle de l’hépatite et à la structuration de financements durables (Africa CDC), confirme cette trajectoire. La présente note en analyse la logique économique. Elle avance que l’apprentissage par les pairs peut réduire le coût marginal du renforcement des capacités — avantage plausible mais non établi par une évaluation coût-efficacité indépendante — et que son efficacité demeure, en tout état de cause, subordonnée à l’institutionnalisation de la surveillance et à la sécurisation du financement domestique.

Contexte stratégique

L’ampleur de la charge éclaire l’enjeu. Selon l’Organisation mondiale de la santé pour l’Afrique, plus de 70 millions d’Africains vivent avec une hépatite chronique — environ 60 millions pour le virus B et 10 millions pour le virus C —, pour au moins 200 000 décès annuels, et moins d’une personne sur dix accède au dépistage et au traitement (OMS Afrique). La région concentre par ailleurs 63 % des nouvelles infections par le virus de l’hépatite B, tandis que la vaccination par dose à la naissance demeure très peu répandue (OMS Afrique / HepCOP).

La cible d’élimination fixée pour 2030 — une réduction de 90 % des nouvelles infections et de 65 % de la mortalité (OMS Afrique) — se heurte à un double déficit de gouvernance et de financement. Le tableau de bord régional relevait que, sur 28 pays dotés d’un plan stratégique national, la plupart restaient à l’état de projet et un petit nombre seulement avait sécurisé un financement domestique significatif. La couverture de la dose vaccinale à la naissance illustre la même fragilité : en 2022, 18 États membres sur 55 seulement l’avaient introduite (Africa CDC).

En termes d’économie institutionnelle, ces données traduisent une asymétrie de connaissances et de capacités plus qu’une carence de moyens techniques : les programmes verticaux pilotés par des bailleurs externes ont produit des plans souvent non financés et faiblement appropriés. La contraction de l’aide internationale et la priorité donnée à la mobilisation des ressources domestiques (Africa CDC) rendent intenable la reconduction de ce modèle et déplacent l’attention vers la formation du capital humain national et l’efficience allocative des ressources rares.

Analyse de cas : le cadre d’apprentissage par les pairs de l’Union africaine

Le cadre s’enracine dans la Déclaration du Caire sur l’hépatite virale, adoptée en février 2020 par les chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine (Africa CDC), puis dans le Programme continental de prévention et de contrôle de l’hépatite virale, lancé en octobre 2022 avec l’appui de l’agence coréenne KOICA pour aider les 55 États membres à établir ou renforcer leurs programmes nationaux selon trois axes : coordination continentale, développement de la main-d’œuvre et collaboration Sud-Sud, et élaboration de lignes directrices africaines (Africa CDC).

L’axe Sud-Sud repose sur le transfert du modèle égyptien, reconnu par l’OMS comme la première réussite de grande échelle dans l’élimination de l’hépatite C (Egypt State Information Service). Des cohortes successives de formation se sont tenues au Caire — programme pilote en 2022, deuxième cohorte de six États en 2023, troisième cohorte en novembre 2024 —, portant à 26 le nombre d’experts d’États membres formés à la fin de 2024 (Africa CDC). Le dispositif a ensuite changé d’échelle : après un atelier régional de cinq jours réunissant en 2025 trente-trois responsables de treize pays, l’atelier d’apprentissage par les pairs tenu au Caire en juin 2026 aurait porté le total, selon Africa CDC, à plus de 130 responsables de programmes nationaux formés dans plus de 30 États membres de l’Union africaine (Africa CDC, juin 2026). Cette progression — de 26 experts à la fin de 2024 à plus de 130 en 2026 — traduit une montée en charge rapide. Africa CDC y voit une substitution au modèle descendant ; les données publiques disponibles ne permettent toutefois pas, à ce stade, d’établir de manière indépendante que l’apprentissage par les pairs en soit la cause déterminante.

Le modèle présente des atouts économiques fréquemment mis en avant. Le coût marginal de la diffusion des savoirs y serait faible ; la formation est contextualisée par des pairs confrontés à des contraintes comparables ; et l’appropriation nationale est renforcée par l’élaboration, par chaque pays, de son propre plan. Ces avantages restent toutefois plausibles plutôt qu’établis : aucune évaluation coût-efficacité comparant ce modèle aux approches antérieures n’a, à ce jour, été publiée. Le lancement, en octobre 2025, d’une communauté de pratique réunissant douze pays prioritaires (OMS Afrique) institutionnalise cet échange. Appréciées avec neutralité, ces avancées restent toutefois fragiles : le financement du programme repose largement sur un bailleur unique, les données épidémiologiques demeurent rares, et la majorité des plans nationaux n’est ni publiée ni dotée de ressources pérennes.

Piliers politiques et recommandations

1. Institutionnaliser la surveillance nationale

La rareté des données de prévalence constitue le premier obstacle à une allocation efficiente. L’intégration de l’hépatite virale dans les systèmes de surveillance de routine — notification, outils de suivi, enquêtes de séroprévalence — conditionne la capacité des États à cibler les interventions et à mesurer les progrès vers les cibles de 2030. Le renforcement des capacités par les pairs ne produit d’effet durable que s’il alimente des dispositifs nationaux pérennes de collecte et d’analyse. Ce renforcement a néanmoins un coût : bâtir et entretenir de tels systèmes mobilise des ressources qui entrent en concurrence avec le dépistage et le traitement.

2. Sécuriser un financement domestique pérenne

L’apprentissage par les pairs abaisse le coût du renforcement des capacités, mais la vaccination, le dépistage et le traitement requièrent des ressources soutenues que peu d’États ont sécurisées. L’inscription du financement de l’hépatite dans les budgets nationaux et les cadres de dépenses à moyen terme, appuyée par les mécanismes de mobilisation domestique promus à l’échelle continentale (Africa CDC), est la condition pour que les plans cessent de demeurer à l’état de projet. Deux mécanismes concrets peuvent y contribuer. D’une part, l’intégration du dépistage et du traitement de l’hépatite dans les paniers de soins des régimes d’assurance maladie nationaux et des dispositifs de couverture sanitaire universelle en cours de déploiement, qui adosse le financement à un flux structurel plutôt qu’à des dotations ponctuelles. D’autre part, l’affectation à la prise en charge des maladies chroniques — dont l’hépatite — de recettes fléchées issues de taxes comportementales sur l’alcool et le tabac, dont le rendement est relativement prévisible et l’assiette cohérente avec les objectifs de santé publique. Ces deux leviers comportent toutefois des limites : les taxes comportementales sont réputées régressives et politiquement contestées, tandis que l’inscription dans les paniers de soins se heurte à l’étroitesse de l’espace budgétaire et aux arbitrages entre pathologies.

3. Pérenniser le transfert de compétences

Le passage de cohortes ponctuelles à une capacité nationale installée suppose des relais institutionnels : formation de formateurs, lignes directrices africaines pour la prise en charge, et ancrage des experts formés au sein des programmes nationaux. Les enseignements financiers tirés des sommets continentaux (Africa CDC) confirment que l’appropriation locale est le déterminant central de la continuité. L’écueil principal tient à la rétention : des personnels formés peuvent émigrer ou être réaffectés, dissipant l’investissement consenti.

4. Intégrer l’hépatite dans les soins primaires

L’intégration de l’hépatite, aux côtés du VIH, de la tuberculose, du paludisme et des maladies tropicales négligées, dans les soins de santé primaires — stratégie endossée par plus de cinquante États en novembre 2024 (Africa CDC) — permet de mutualiser les coûts fixes et d’étendre l’accès. L’extension de la dose vaccinale à la naissance et la stratégie de triple élimination de la transmission mère-enfant en constituent les leviers les plus directement mesurables. L’intégration peut néanmoins diluer la redevabilité propre à l’hépatite et la rendre tributaire de la robustesse des soins primaires.

5. Mutualiser l’achat et développer la production locale

La faible pénétration de la dose vaccinale à la naissance — 18 États sur 55 en 2022 — tient aussi au coût et à la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement. L’achat groupé régional de vaccins et d’antiviraux, en position d’acheteur unique à l’échelle du continent, permettrait de peser sur les prix et de sécuriser les volumes. À plus long terme, le développement d’une production pharmaceutique africaine — vaccins comme traitements — réduirait les coûts d’importation et l’exposition aux ruptures, conformément aux orientations continentales associant fabrication locale, achat mutualisé et résilience des approvisionnements (Africa CDC). Ces leviers ne sont pas sans contrepartie : la production locale se traduit souvent, à court terme, par des coûts unitaires plus élevés, et l’achat groupé suppose une coordination interétatique et une gouvernance dont la mise en place demeure complexe.

6. Soutenir la demande : société civile et sensibilisation communautaire

Les leviers précédents relèvent de l’offre ; leur rendement dépend toutefois de la demande. Alors que plus de 90 % des personnes atteintes ne reçoivent pas de prise en charge et qu’une part importante ignore son statut, le recours effectif au dépistage et aux structures de soins primaires suppose un travail de proximité. Le financement des organisations de la société civile, déjà associées à la co-élaboration des plans d’action nationaux (Africa CDC), est déterminant pour informer les populations, combattre la stigmatisation et convertir la capacité installée en utilisation réelle des services. Une stratégie d’élimination qui néglige la demande laisse inemployés les investissements consentis du côté de l’offre. Le financement de ces organisations pose toutefois la question de sa pérennité et de la mesure de son impact, souvent difficile à isoler.

Limites et objections

Trois réserves méthodologiques tempèrent l’analyse. D’abord, l’essentiel des données disponibles émane des institutions qui pilotent le programme — Africa CDC, OMS Afrique, autorités égyptiennes —, en l’absence d’évaluation externe indépendante ; les indicateurs de montée en charge, favorables, doivent être lus à cette lumière. Ensuite, la corrélation entre apprentissage par les pairs et progrès nationaux ne vaut pas causalité : aucun contrefactuel ne permet d’attribuer à ce seul modèle les avancées observées. Enfin, le renforcement des capacités demeure sans effet mesurable s’il n’est pas relayé par un financement pérenne et par une demande effective ; à défaut, il risque de produire des compétences et des plans que le système ne peut ni retenir ni utiliser.

Défis institutionnels et conclusion

Au-delà de ces réserves, la trajectoire reste marquée par la place qu’occupe désormais l’hépatite virale parmi les causes infectieuses de décès dans le monde, à parité avec la tuberculose (OMS, Rapport mondial 2024). Les partenaires — KOICA, ministère égyptien de la Santé, coalitions techniques et société civile — gagnent à être analysés comme les composantes d’un écosystème de coopération, et non comme les protagonistes d’annonces ponctuelles ; la diversification de leur financement conditionne la résilience du dispositif.

L’apprentissage par les pairs abaisse le coût d’entrée du renforcement des capacités et substitue à un modèle descendant une logique d’appropriation nationale. Il s’agit d’un point d’appui, non d’une solution autonome. L’indicateur déterminant n’est pas le nombre d’ateliers organisés, mais la proportion d’États dotés d’un plan publié et financé, la couverture de la dose vaccinale à la naissance et la trajectoire de la mortalité vers les cibles de 2030. C’est à cette aune que se mesurera la valeur du cadre continental.