
Entre 2024 et 2025, cinq pays africains se sont hissés parmi les dix premiers pays au monde pour la qualité de leur reporting sur les données de main-d’œuvre sanitaire — un indicateur qui souligne les progrès de la Région africaine en matière de production de données, alors même que l’effectif régional ne couvre que 46 % des besoins en personnel de santé, selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), l’un des principaux obstacles à la Couverture Sanitaire Universelle sur le continent.
C’est dans ce contexte que les États membres, les conseils professionnels, les universités et les partenaires techniques réunis à Pretoria du 24 au 26 novembre 2025, sous l’égide du Bureau régional de l’OMS pour l’Afrique, sont parvenus à un consensus sur les priorités de l’Agenda africain pour la main-d’œuvre sanitaire 2026-2035. Son adoption formelle est attendue lors de la 76ᵉ session du Comité régional de l’OMS pour l’Afrique, prévue à Addis-Abeba du 24 au 28 août 2026. L’Agenda marque un déplacement de doctrine : il ne s’agit plus seulement de former davantage de personnel de santé, mais de traiter la planification, l’emploi et la rétention comme un système intégré, avec un objectif chiffré de trois millions de travailleurs supplémentaires formés, employés et retenus sur la décennie.
Contexte Stratégique
La problématique de la main-d’œuvre sanitaire en Afrique se caractérise par un paradoxe documenté par l’OMS : un chômage significatif parmi les professionnels de santé formés coexiste avec des pénuries géographiques sévères, en particulier dans les zones rurales et les systèmes de santé de premier niveau. Ce découplage entre capacité de formation et capacité d’emploi constitue, en termes d’économie institutionnelle, une défaillance de marché du travail sanitaire : l’offre de compétences existe, mais les mécanismes de financement des postes, de déploiement et de fidélisation font défaut.
Sur la période récente, l’effectif régional est passé de 4,3 millions de travailleurs de santé en 2018 à 5,72 millions en 2024, portant la densité de personnel à près de 10 pour 10 000 habitants. Cette progression reste toutefois insuffisante au regard des besoins : l’OMS a néanmoins révisé à la baisse sa projection de pénurie régionale à l’horizon 2030, de 6,1 millions à 5,85 millions de postes non pourvus — un signal de progrès jugé marginal et fragile par l’Organisation elle-même.
L’Agenda 2026-2035 s’inscrit dans la continuité de la Charte africaine d’investissement dans la main-d’œuvre sanitaire, adoptée en mai 2024 lors du premier Forum africain d’investissement dans la main-d’œuvre sanitaire à Windhoek (Namibie). Cette Charte appelait déjà à des investissements coordonnés et soutenus pour combler les pénuries en zones sous-desservies, créer des emplois décents — notamment pour les femmes et les jeunes — et renforcer les systèmes de santé au service de la Couverture Sanitaire Universelle et des Objectifs de développement durable.
Les priorités retenues à Pretoria couvrent cinq axes : le renforcement de la gouvernance et du pilotage stratégique ; la modernisation et l’extension de la formation ; l’amélioration de l’emploi et de la rétention ; l’intensification des investissements via la Charte ; et l’institutionnalisation d’un dispositif de veille sur le marché du travail sanitaire, destiné à objectiver la planification et la redevabilité — une réponse directe au paradoxe chômage/pénurie identifié plus haut.
Diagnostic Chiffré: Chômage, Formation, et Migration
L’ampleur du paradoxe chômage/pénurie a été documentée de façon inédite dans le rapport « State of the Health Workforce in Africa 2026 ». Sur un échantillon de neuf pays disposant de données désagrégées, 99 013 professionnels de santé formés, sur un effectif combiné de 329 785 dans huit métiers, se trouvaient sans emploi en 2024, soit un taux de chômage global d’environ 30 %. Ce taux varie fortement selon les corps de métier : il atteint 47,2 % chez les praticiens paramédicaux, 40,9 % dans l’imagerie médicale, 34 % chez les sages-femmes, 31,7 % chez les médecins, 28,8 % chez les techniciens de laboratoire et 26,3 % chez les infirmiers.
Le déséquilibre se forme dès la sortie de formation : selon le même rapport, une part substantielle des diplômés reste sans emploi immédiatement après l’obtention de leur diplôme, avec des taux de chômage à la sortie atteignant 69 % chez les infirmiers, 58 % chez les médecins et 46 % chez les sages-femmes dans les pays étudiés. Plus de 4 000 établissements de formation produisent aujourd’hui plus de 325 000 diplômés par an à l’échelle du continent, un volume que les systèmes d’emploi et de financement des postes n’absorbent pas au même rythme.
Ce déficit d’absorption alimente à son tour la migration : près de 46 % des travailleurs de santé déclarent une intention de migrer, en raison de conditions de travail dégradées et de perspectives de carrière limitées, tandis que l’absentéisme est estimé à des pertes pouvant atteindre 20 % de la masse salariale du secteur — un indicateur de l’érosion de la capacité effective des systèmes, indépendamment des effectifs nominaux.
ANALYSE DE CAS : LE RAPPORT « ÉTAT DE LA MAIN-D’ŒUVRE SANITAIRE EN AFRIQUE 2026 »
Le rapport « State of the Health Workforce in Africa 2026: Plan, Train, Retain », lancé le 6 mai 2026 à Accra à l’occasion du deuxième Forum africain d’investissement dans la main-d’œuvre sanitaire, constitue le premier état des lieux publié depuis l’adoption de la Charte de 2024 et sert de référence pour le suivi de l’Agenda 2026-2035. Il documente une évolution méthodologique notable : au-delà de l’analyse descriptive des effectifs, le rapport intègre désormais des diagnostics de marché du travail et des projections prospectives, traitant la main-d’œuvre sanitaire comme un déterminant central de la performance des systèmes de santé plutôt que comme un simple intrant sectoriel.
Sur le plan des acquis, la Région a enregistré des progrès substantiels en matière de disponibilité et de qualité des données entre 2024 et 2025, avec cinq pays africains classés parmi les dix premiers pays au monde pour le reporting des données de ressources humaines en santé — une base analytique indispensable à toute planification fondée sur des preuves. Le rapport fixe par ailleurs un objectif chiffré : créer jusqu’à un million d’emplois dans le secteur, par un effort d’investissement ciblant une croissance annuelle d’environ 15 %, soit approximativement quatre dollars américains par habitant et par an, mobilisant financements externes, secteur privé et contributions de la diaspora.
Le rapport avance un argumentaire de rentabilité économique : chaque dollar investi dans la main-d’œuvre sanitaire générerait jusqu’à dix fois son montant en retombées financières directes, et plus de trente fois en bénéfices sociaux et économiques élargis, selon les estimations de l’OMS. Le directeur régional de l’OMS pour l’Afrique, le Dr Mohamed Yakub Janabi, a résumé le changement d’approche en indiquant que l’enjeu ne se limitait plus au nombre de professionnels formés, mais concernait désormais l’emploi, la répartition, la qualité et la rétention.
L’ambition affichée se heurte cependant à une contrainte de financement de fond : les marges budgétaires des ministères de la santé pour absorber une telle trajectoire d’investissement restent, dans la majorité des pays à revenu faible et intermédiaire, tributaires de l’aide extérieure — une dépendance que l’Agenda entend précisément réduire en institutionnalisant des évaluations de l’espace budgétaire national, sans que les modalités de financement domestique soient encore détaillées pays par pays.
PILIERS POLITIQUES ET RECOMMANDATIONS
Premier pilier — traiter la rétention comme un objectif de financement autonome, distinct de la formation. Le paradoxe chômage/pénurie documenté par l’OMS ne se résorbera pas par la seule augmentation des effectifs formés ; il appelle un financement dédié des postes budgétaires, en particulier dans les zones rurales, distinct des enveloppes consacrées à la formation initiale.
Deuxième pilier — construire des systèmes de veille sur le marché du travail sanitaire comme préalable à l’allocation des ressources. L’institutionnalisation de données de marché du travail robustes, telle que prévue par l’Agenda, doit précéder — et non accompagner a posteriori — les décisions d’investissement, afin d’éviter la reproduction des déséquilibres de répartition géographique déjà observés.
Troisième pilier — clarifier la trajectoire de financement domestique. L’objectif de croissance annuelle de 15 % de l’investissement, ou quatre dollars par habitant, gagnerait à être décliné en engagements nationaux vérifiables, assortis d’échéanciers, plutôt que présenté comme un objectif continental agrégé.
Quatrième pilier — encadrer la mobilisation de financements externes et de la diaspora dans une logique de complémentarité, non de substitution aux budgets publics de santé, afin de préserver la soutenabilité de long terme des créations de postes annoncées.
Cinquième pilier — corriger l’inadéquation entre formation et emploi en amont du diplôme. Les écarts de chômage à la sortie de formation observés selon les métiers — jusqu’à 69 % chez les infirmiers dans certains pays — suggèrent que la planification des flux de diplômés doit être arrimée aux capacités budgétaires de recrutement du secteur public, plutôt que pilotée par la seule offre de places en formation.
DÉFIS INSTITUTIONNELS ET CONCLUSION
L’Agenda africain pour la main-d’œuvre sanitaire 2026-2035, dont l’adoption formelle par les États membres est prévue lors de la 76ᵉ session du Comité régional de l’OMS pour l’Afrique en août 2026 à Addis-Abeba, propose un changement de doctrine cohérent : passer d’une logique d’expansion quantitative de la formation à une logique de planification intégrée associant gouvernance, emploi, rétention et données de marché du travail.
Le principal défi institutionnel réside dans la capacité des États membres à traduire un cadre continental en engagements budgétaires nationaux contraignants, dans un contexte de tensions persistantes sur le financement extérieur de la santé publique africaine. Les indicateurs de chômage par métier et d’intention de migration constituent, à cet égard, des signaux d’alerte précoces sur la soutenabilité du modèle actuel de production de personnel de santé. La cohérence entre l’ambition de l’Agenda et les moyens effectivement mobilisés par les ministères des finances nationaux constituera le principal test de sa crédibilité, à évaluer lors de son adoption formelle en août 2026.
LIMITES ET OBJECTIONS
Les chiffres de chômage par métier reposent sur un échantillon de neuf pays disposant de systèmes de comptage des ressources humaines suffisamment matures pour produire une donnée désagrégée ; leur représentativité à l’échelle des 47 pays de la Région africaine de l’OMS n’est pas établie et ne doit pas être extrapolée sans précaution. De même, l’estimation de rentabilité de l’investissement (dix fois en retombées financières, trente fois en bénéfices sociaux) provient d’une modélisation portée par l’OMS elle-même, partie prenante et promotrice de l’Agenda, ce qui invite à la distinguer d’une évaluation indépendante ex post.