
Titre : Ouverture du capital des pharmacies au Maroc : La fin d’un monopole historique ?
Par la Rédaction de Vitavox Institute
Le modèle économique de la pharmacie marocaine se trouve aujourd’hui à un point de bascule. Longtemps sanctuarisé par un monopole d’exercice strict, le secteur de la distribution pharmaceutique de détail fait face à une réforme structurelle majeure : l’ouverture de son capital aux non-pharmaciens. Au-delà de la simple question financière, c’est l’identité même de la profession, la régulation du marché de la santé et l’accès aux soins qui sont en jeu.
Contexte : L’effet de levier de l’AMO
Pourquoi ce sujet, en sommeil depuis 2009, resurgit-il avec une telle violence en 2025-2026 ? La réponse tient en trois lettres : AMO (Assurance Maladie Obligatoire).
- Solvabilisation massive : En 2024, les remboursements de médicaments par la CNSS ont bondi de 170 % en cinq ans, atteignant 3,8 milliards de DH.
- Pression sur les marges : En parallèle, le ministère de la Santé a baissé les prix de plus de 200 médicaments en 2025 pour préserver les équilibres des caisses.
- Transformation institutionnelle : La création de l’AMMPS (Agence Marocaine des Médicaments) marque la volonté de l’État de professionnaliser et de réguler un marché qui pèse désormais plus de 13,5 milliards de DH.
Une pression économique intenable
Le débat sur l’ouverture du capital des pharmacies a ressurgi avec une intensité inédite, porté par une conjoncture économique critique pour la profession. Le modèle traditionnel de la “pharmacie de quartier” traverse une crise de rentabilité.
La saturation des zones urbaines s’accentue. Le Maroc compte aujourd’hui plus de 12 000 pharmacies d’officine, avec une densité très hétérogène. Parallèlement, le coût d’installation a explosé, rendant l’accès à la propriété quasi inaccessible pour les jeunes diplômés. Selon les données sectorielles, le coût moyen d’installation oscille entre 1,5 et 2 millions de dirhams, une somme qui asphyxie les nouvelles générations. De plus, la réforme de la CNOPS et la baisse des marges sur les médicaments remboursables ont réduit la rentabilité des officines, poussant le secteur à chercher de nouveaux leviers de croissance.
Un cadre juridique centenaire
Historiquement, la pharmacie au Maroc est régie par le Dahir du 11 avril 1960 et la loi n° 17-04 portant code du médicament et de la pharmacie. Le principe cardinal est celui de l’exclusivité pharmaceutique : pour être propriétaire d’une officine, il faut être pharmacien.
Ce cadre législatif visait à protéger la santé publique en garantissant que la distribution du médicament reste entre les mains de professionnels soumis à une déontologie stricte, à l’abri des logiques purement mercantiles. Cependant, ce système a conduit à une atomisation du secteur (beaucoup de petites officines indépendantes) et a freiné la modernisation des infrastructures par manque de capitaux.
La décision et le tournant réglementaire
Pour répondre à ces défis, le Ministère de la Santé et de la Protection Sociale a initié la révision de la loi 17-04. Le projet de loi, discuté au Parlement en fin d’année 2023 et début 2024, prévoit explicitement l’autorisation pour les personnes morales (sociétés) de détenir le capital des pharmacies, avec une ouverture possible aux non-pharmaciens.
L’objectif affiché est de permettre l’injection de capitaux frais pour moderniser les officines, favoriser la création de groupements et faciliter l’installation dans les zones rurales sous-médicalisées, là où l’investisseur individuel ne va pas par manque de rentabilité immédiate.
L’avis du Conseil de la Concurrence : Le catalyseur
L’élément déclencheur majeur de cette réforme est l’entrée en scène du régulateur économique. Dans un avis retentissant rendu public, le Conseil de la Concurrence a officiellement prôné l’ouverture du capital.
Dans son avis rendu public en 2023, le Conseil a souligné que l’interdiction faite aux non-pharmaciens de détenir des parts dans les officines constituait une entrave à la liberté d’entreprendre et à la concurrence. Le régulateur a argumenté que cette barrière à l’entrée limitait l’investissement et la modernisation du secteur. Il a recommandé de dissocier la propriété du capital de l’exercice de la profession : les non-pharmaciens pourraient être actionnaires, mais la gestion technique et la responsabilité resteraient l’apanage exclusif du pharmacien titulaire. Cette intervention a offert une base juridique et économique solide aux partisans de la réforme.
Actualités : La grogne de la profession et la riposte
Cette perspective a provoqué une onde de choc au sein de la corporation. L’actualité récente est marquée par une forte mobilisation des syndicats et de l’Ordre des pharmaciens.
- La position de l’Ordre : L’Ordre National des Pharmaciens a multiplié les communiqués alertant sur les risques de “marchandisation” du médicament. L’institution craint que l’entrée d’investisseurs purement financiers ne transforme la pharmacie en un commerce comme un autre, au détriment du conseil pharmaceutique.
- La mobilisation syndicale : En réaction au projet de loi, plusieurs appels à la grève ont été lancés par des syndicats tels que le SNPO (Syndicat National des Pharmaciens d’Officine). Début 2024, des mouvements de protestation ont été observés pour dénoncer une réforme jugée trop libérale.
- La réponse institutionnelle : Face à la fronde, le Ministère de la Santé a réaffirmé sa volonté de dialogue tout en maintenant le cap. Le Ministre a récemment confirmé lors d’une session parlementaire que la réforme était indispensable pour sauver un secteur en détresse financière, promettant des garde-fous stricts (plafonnement des parts pour les non-pharmaciens, validation des statuts par l’Ordre).
Le clash des arguments
Ce que disent les partisans
S’appuyant sur l’avis du Conseil de la Concurrence, les partisans de l’ouverture défendent une vision moderniste :
- Accès à la propriété : L’apport de capitaux extérieurs est la seule solution pour les jeunes pharmaciens qui ne peuvent pas supporter seuls la dette liée à l’achat d’une officine.
- Économies d’échelle : La création de structures sociétaires permettrait de mutualiser les coûts (logistique, informatique), ce qui est vital face à la baisse des marges.
- Rayonnement rural : Un modèle capitaliste permettrait d’investir dans les zones déficitaires, là où le pharmacien isolé ne survit pas économiquement.
Ce que disent les opposants
L’Ordre des pharmaciens et les syndicats brandissent le spectre de la perte de souveraineté professionnelle :
- Conflit d’intérêts : Un actionnaire non-pharmacien cherchant le profit maximum pourrait faire pression pour augmenter les ventes de produits à forte marge (parapharmacie) au détriment du médicament d’intérêt thérapeutique.
- Concentration du marché : Ils craignent l’émergence de “chaînes” de pharmacies détenues par des holdings financières, condamnant les officines indépendantes et homogénéisant le service rendu.
- Risque sanitaire : Pour les opposants, le pharmacien doit rester “maître à bord”. L’intrusion d’une logique de rendement financier est vue comme incompatible avec l’éthique médicale.
Conclusion
Pour Vitavox Institute, l’issue de ce conflit déterminera le visage de la santé de proximité au Maroc pour les prochaines décennies. Si l’avis du Conseil de la Concurrence a apporté une légitimité économique à l’ouverture du capital, la fronde sociale des pharmaciens rappelle que le médicament n’est pas une marchandise ordinaire. La réussite de cette réforme ne tiendra pas dans l’ouverture du capital elle-même, mais dans la capacité du législateur à instaurer un “pouvoir pharmaceutique” inaliénable, garantissant que le capital serve la santé, et non l’inverse.