D’ici 2027, le Maroc prévoit de doter chaque région d’un centre hospitalier universitaire. Pour un pays dont le réseau hospitalo-universitaire s’est concentré pendant des décennies sur une poignée de métropoles, le changement d’échelle est considérable : six nouveaux CHU, un investissement supérieur à 20,6 milliards de dirhams et une capacité de près de 3 807 lits, pour porter le niveau de soins le plus élevé vers des territoires qui en étaient jusqu’ici dépourvus.

Le programme de construction de centres hospitaliers universitaires (CHU) engagé par le Maroc à l’horizon 2027 marque une inflexion de la politique hospitalière nationale. Conçu pour doter chaque région d’un pôle hospitalo-universitaire, il vise à corriger une concentration historique des capacités tertiaires sur un nombre restreint de métropoles. La portée réelle de cette ambition se mesure toutefois moins à l’engagement budgétaire qu’à la capacité du système à résorber le décalage structurel entre la livraison des infrastructures et la disponibilité des ressources humaines et des moyens de fonctionnement.

Une concentration historique des capacités

Le réseau hospitalo-universitaire s’est longtemps organisé autour de cinq pôles — Rabat, Casablanca, Fès, Marrakech et Oujda — rejoints plus récemment par Tanger. Cette géographie a laissé des portions entières du territoire sans accès direct au niveau de soins le plus élevé. La concentration n’est pas seulement infrastructurelle : elle alimente un cercle de renforcement mutuel où les CHU captent l’essentiel des compétences, laissant des régions sous-dotées, ce qui décourage l’installation des spécialistes et plafonne la capacité régionale de prise en charge. La situation de Berrechid, où les cas obstétricaux complexes sont orientés vers le CHU de Casablanca faute de plateau local, illustre ce plafond.

Le périmètre du programme

Le programme porte sur six nouveaux CHU, pour un investissement supérieur à 20,6 milliards de dirhams et une capacité de près de 3 807 lits. Le séquençage prévoit Laâyoune (500 lits) et Guelmim (376 lits) parmi les premiers, Errachidia (500 lits) et Béni Mellal (520 lits) annoncés pour fin 2027, ainsi que la reconstruction de l’hôpital Ibn Sina à Rabat. Le cas de Guelmim, dont le centre hospitalier régional a été transformé en CHU, illustre la logique d’ensemble. Ce chantier s’inscrit dans un effort plus large — réhabilitation de 83 hôpitaux et 8 700 lits d’ici 2028, 15 projets et environ 3 000 lits sur la seule année 2026 — porté par une dynamique budgétaire marquée : le budget du ministère de la Santé est passé de 19,7 à 32,6 milliards de dirhams entre 2021 et 2025, soit une hausse de 65 %.

L’équité territoriale comme finalité

L’objectif affiché est la consolidation de l’équité territoriale : faire en sorte que le lieu de résidence ne détermine plus le niveau de soins accessible. Le CHU ne se réduit pas à une fonction de soins ; il combine prise en charge tertiaire, formation et recherche. À ce titre, son implantation crée un foyer de formation régional. L’exemple de Dakhla est documenté : l’université récemment ouverte y a déjà doublé les effectifs en médecine, ingénierie en santé et sciences infirmières. La carte des compétences constitue ainsi une variable endogène au programme, et non une donnée exogène.

Une réforme de gouvernance

Le déploiement s’inscrit dans une refonte juridique d’ensemble, engagée par la loi-cadre n° 06-22 puis la loi n° 08-22. Cette dernière prévoit la création, dans chaque région, de Groupements Sanitaires Territoriaux, établissements publics dotés de la personnalité morale et de l’autonomie financière, chargés d’élaborer et d’exécuter la politique de santé régionale. Le CHU y est conçu comme la tête d’un réseau régional intégré, sous gouvernance unifiée. Il en résulte que la réussite des nouveaux établissements dépendra autant de la qualité de la gouvernance régionale que de la livraison des bâtiments. La commission parlementaire compétente a, en avril 2026, insisté sur la nécessité d’accélérer la réalisation des grands projets structurants.

La contrainte des ressources humaines

La principale interrogation porte sur les effectifs. Le déficit est documenté : le besoin supplémentaire a été évalué à plus de 96 000 professionnels, dont 32 000 médecins et 64 000 infirmiers. La densité médicale, située entre 7,8 et 7,9 médecins pour 10 000 habitants, demeure inférieure aux références internationales, et les effectifs se concentrent dans les régions de Casablanca-Settat et Rabat-Salé-Kénitra — précisément les zones les mieux dotées. La réponse par la formation est engagée, avec l’objectif de former plus de 6 000 médecins par an, mais la formation d’un spécialiste excède une décennie. Le calendrier des infrastructures et celui des compétences ne coïncident pas, ce qui constitue la tension centrale du programme.

Les obstacles structurels

Trois conditions de réussite restent à réunir. La soutenabilité budgétaire d’abord : l’investissement initial est ponctuel, le fonctionnement récurrent, et la soutenabilité figure parmi les défis structurels majeurs identifiés. L’attractivité des carrières ensuite : l’ouverture d’un établissement ne garantit pas l’arrivée des spécialistes, l’enjeu dépassant la formation pour concerner les incitations, le statut et la qualité des carrières. Le rythme d’exécution enfin : le ministère a reconnu avoir trouvé en 2024 des chantiers entravés et une convention de gouvernance signée mais non appliquée, nécessitant un changement de pilotage.

Conclusion

Le programme fait passer le pays d’un réseau hospitalo-universitaire métropolitain à une carte régionalisée. L’investissement est considérable, le calendrier resserré et l’ambition d’équité clairement posée. Le test décisif ne réside cependant pas dans l’inauguration des bâtiments, mais dans la capacité à les doter en personnel, à en financer le fonctionnement dans la durée et à les intégrer dans la gouvernance des Groupements Sanitaires Territoriaux. Un établissement sous-doté ne corrige aucune inégalité. La recomposition de la carte hospitalière est engagée ; sa portée dépendra de la convergence des calendriers des compétences, des budgets de fonctionnement et de la gouvernance.