Pénurie de morphine au Maroc : une alerte sur les fragilités de la politique du médicament 

Le 26 août 2025, la députée USFP Latifa Chérif, également présidente de l’association Les Amis du Ruban Rose, a interpellé le ministre de la Santé, Amine Tahraoui, au sujet d’une possible pénurie de morphine. Cet analgésique, essentiel pour les patients atteints de cancer ou souffrant de douleurs chroniques, constitue une pierre angulaire des soins palliatifs au Maroc. Cette alerte, loin d’être isolée, illustre un problème plus large de disponibilité des médicaments vitaux et pose la question de la capacité du système de santé marocain à garantir un approvisionnement régulier, sûr et équitable dans un contexte de réformes structurelles et d’ambition affichée de souveraineté pharmaceutique. 

Plein de pénuries :

La lettre de la députée ne constitue pas une alerte isolée : de nombreux pharmaciens témoignent eux aussi de l’indisponibilité de certains médicaments à base de morphine sur le marché marocain. Ils soulignent le grand impact de cette interruption d’approvisionnement qui fragilise lourdement et directement les traitements palliatifs essentiels.

Ces inquiétudes font écho aux alertes formulées depuis octobre 2024 par plusieurs associations de patients et centres hospitaliers, qui signalent des ruptures prolongées. Au Centre Mohammed VI, par exemple, les traitements hormonaux sont en rupture depuis six mois, confiait en octobre dernier Hasnaa Bouachma de l’association Attomouh à TelQuel. Ces pénuries ont des conséquences graves pour les patients, les privant de leur droit aux soins et les plaçant dans une situation sanitaire et psychologique extrêmement difficile.

Face à ces critiques, l’Agence Marocaine des Médicaments et des Produits de Santé (AMMPS) avait réagi dans un communiqué publié le 12 août, en démentant l’existence d’une pénurie totale et en reconnaissant seulement une rupture « partielle » de certains médicaments. Selon l’agence, ces tensions seraient liées à des facteurs extérieurs difficiles à maîtriser, tels que les difficultés d’accès aux matières premières et les fluctuations des marchés mondiaux.

Quels sont donc les facteurs potentiels de la pénurie ? 

Plusieurs causes peuvent être identifiés parmi eux :  

Les Difficultés d’importation : Le Maroc dépend en partie de l’importation de certaines matières premières ou de médicaments finis pour produire ou distribuer la morphine. Les retards à la douane, les restrictions à l’exportation imposées par les pays producteurs ou les délais liés aux procédures administratives peuvent entraîner des interruptions de l’approvisionnement. Ces difficultés ralentissent l’arrivée des médicaments sur le marché national et aggravent les risques de rupture.

Les problèmes de logistiques : La distribution des médicaments sur l’ensemble du territoire marocain repose sur une logistique complexe. Tout dysfonctionnement dans le transport, le stockage ou la gestion des stocks qu’il s’agisse de retards dans les livraisons, de manque de capacité de stockage sécurisé, ou d’erreurs dans la répartition régionale peut provoquer une indisponibilité temporaire ou prolongée. 

Rupture des chaînes d’approvisionnement : Les chaînes d’approvisionnement mondiales ont été fragilisées par la pandémie, les tensions économiques ou la fluctuation des matières premières. Une rupture à un maillon de cette chaîne, qu’il s’agisse des fabricants, des grossistes ou des transporteurs internationaux, se répercute immédiatement sur la disponibilité du médicament dans les pharmacies et hôpitaux.

Quelles mesures le Maroc met-il en place pour la durabilité de l’approvisionnement ?

Pour garantir la durabilité de l’approvisionnement en médicaments, le Maroc doit renforcer plusieurs leviers clés.

La production locale : Le Maroc dispose d’une base solide en production pharmaceutique locale avec environ 32 sites de fabrication appartenant à des groupes internationaux et opérateurs marocains, couvrant près de 65% des besoins nationaux en médicaments. Le pays doit intensifier sa production locale pour réduire sa dépendance aux importations, notamment pour les médicaments essentiels en tension, comme la morphine.

La promotion des génériques : Les médicaments génériques représentent actuellement environ 40% du marché marocain, avec un objectif d’atteindre plus de 50% dans les années à venir. Le Maroc doit accélérer l’adoption de ses médicaments qui sont en moyenne 30 à 35% moins chers que les princeps, en soutenant la prescription, la substitution en pharmacie et la confiance des patients.

Optimiser la logistique : la chaîne de distribution, complexe et multi-acteurs, doit être mieux coordonnée et digitalisée pour anticiper la demande et prévenir les ruptures, en particulier dans les hôpitaux publics.

Le cas de la Tunisie : une crise miroir de la politique du médicament : 

La problématique de la disponibilité des médicaments ne concerne pas uniquement le Maroc. La Tunisie connaît, elle aussi, des tensions récurrentes sur son marché pharmaceutique, avec des pénuries de produits essentiels et une défiance croissante dans l’opinion publique.

Le mercredi 27 août 2025, le ministère tunisien de la Santé a dû réagir face à une campagne de rumeurs autour de la « politique nationale du médicament ». Comme au Maroc, l’alerte portait sur la crainte d’une restriction d’accès à certains traitements vitaux. Dans un communiqué officiel, les autorités tunisiennes ont démenti toute volonté de limiter la disponibilité des médicaments.

Cette situation traduit une réalité commune aux deux pays : la difficulté d’assurer une gouvernance pharmaceutique stable dans un contexte de dépendance aux importations et de vulnérabilité face aux fluctuations mondiales. Elle montre aussi que la bataille ne se joue pas uniquement sur le terrain de la régulation et de la production, mais également sur celui de la gestion de l’opinion publique et de la confiance citoyenne. 

Conclusion : 

La rupture de morphine, loin d’être un simple incident conjoncturel, met en lumière les fragilités structurelles de la politique du médicament au Maroc. Elle révèle l’urgence de repenser les mécanismes d’approvisionnement, de renforcer la production locale et de consolider la gouvernance pharmaceutique pour garantir à chaque patient un accès continu aux traitements vitaux.