Health Work Leader Coalition : une coalition multisectorielle inédite :

Les systèmes de santé mondiaux font face à une pression croissante : hausse des besoins, rareté des ressources et exigences accrues en matière de qualité et d’équité. Ce déséquilibre révèle un sous-investissement structurel dans la santé, souvent perçu comme un coût plutôt qu’un véritable moteur économique. C’est dans cette perspective qu’a été lancée, le 17 octobre 2025, la Health Works Leaders Coalition, une initiative conjointe de l’Organisaiton mondiale de la santé (OMS), de la Banque mondiale et du gouvernement japonais afin de faire de la santé un catalyseur de croissance, de productivité et d’emplois.

Le Maroc, parmi les 21 premiers pays à rejoindre cette coalition, s’est engagé à élaborer un Pacte national pour la santé afin de renforcer la couverture universelle et d’attirer davantage d’investissements dans le secteur. Que signifie donc cette coalition pour le Maroc, et que peut-on en tirer concrètement ?

De quoi s’agit-il ? 

Le lancement de la Health Works Leaders Coalition marque la naissance d’une alliance internationale inédite réunissant ministres, institutions financières, acteurs du développement, organisations de la société civile et secteur privé autour d’un même objectif : faire de l’investissement dans les systèmes de santé un moteur de croissance économique et de création d’emplois durables.

Ses membres incluent notamment l’Égypte, l’Éthiopie, Gavi Alliance, l’Indonésie, le Nigéria, les Philippines, Seed Global Health, la Sierra Leone, Sainte-Lucie, le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, la Susan Thompson Buffett Foundation, le Royaume-Uni, WACI Health et le Wellcome Trust.

Contrairement à de nombreuses initiatives centrées exclusivement sur la santé publique, cette coalition adopte une approche résolument intersectorielle. Elle réunit des ministres de la santé et des finances, mais aussi des partenaires issus des domaines du développement économique, de la formation professionnelle, du travail et de l’innovation. Ce positionnement reflète une conviction partagée : les politiques de santé ne peuvent plus être conçues isolément, mais doivent s’inscrire dans une vision intégrée du développement.

Les fondateurs (OMS, Banque mondiale et Japon), jouent chacun un rôle clé :

  • L’OMS assure la coordination politique et le partage des connaissances via son “Knowledge Hub” sur la Couverture Sanitaire Universelle (CSU).
  • La Banque mondiale mobilise son expertise financière et son réseau d’investisseurs pour appuyer les stratégies nationales.
  • Le Japon, longtemps défenseur du concept de CSU, agit ici comme chef de file diplomatique et financier, témoignant de la continuité de son engagement post-COVID pour renforcer les systèmes de santé mondiaux. La composition du premier groupe de 8 pays (Cambodge, Égypte, Éthiopie, Ghana, Indonésie, Kenya, Nigéria, Philippines). participant au programme inaugural du pôle de connaissances sur la CSU à Tokyo illustre clairement l’engagement du Japon. 

Autour de ce noyau central, la coalition invite les États, organisations régionales, entreprises, fondations et ONG à rejoindre la démarche sous la forme de “pactes nationaux pour la santé et la prospérité”, adaptés aux priorités et contextes de chaque pays.

Quels sont les objectifs de cette coalition ? 

Des objectifs clairs : investir dans la santé pour stimuler l’économie

L’ambition affichée est double :

  1. Accroître les investissements domestiques et internationaux dans les systèmes de santé, en les considérant comme un investissement productif plutôt qu’une dépense.
  2. Créer des emplois de qualité dans le secteur de la santé, notamment pour les femmes et les jeunes, tout en renforçant la résilience économique et sociale.

Parmi les objectifs de l’OMS, les emplois liés à la santé devraient atteindre le chiffre de 10 millions d’ici 2030 dans les pays à revenu faible ou intermédiaire. Mais les inégalités persistantes de financement, de formation et de gouvernance freinent ce potentiel. La coalition vise donc à créer un environnement propice où chaque dollar investi dans la santé génère un retour social et économique mesurable

Ce qui distingue cette coalition des anciennes : trois innovations clés

  1. Une gouvernance partagée entre santé et finances : 

Contrairement à de nombreuses initiatives antérieures dominées par les ministères de la santé ou les bailleurs de fonds, la Health Works Leaders Coalition repose sur une cogestion politique et budgétaire. En réunissant les portefeuilles de la santé et des finances, elle tente de briser le cloisonnement historique entre ces deux sphères. L’idée est d’intégrer la santé dans la planification macro-économique, au même titre que les infrastructures ou l’éducation.  « Notre objectif est ambitieux : aider les pays à fournir des services de santé de qualité et abordables à 1,5 milliard de personnes d’ici à 2030. Aucune institution, aucun gouvernement, ni aucun philanthrope ne peut y parvenir seul », a déclaré Ajay Banga, Président du Groupe de la Banque mondiale.

  1. Un focus affirmé sur l’emploi et la productivité : 

Là où d’autres programmes se limitaient à financer les soins ou les équipements, cette coalition met l’accent sur l’emploi comme maillon central du lien santé-économie. Le secteur de la santé représente déjà 10 % du PIB mondial et emploie plus de 234 millions de personnes ( chiffre datant de 2019). En capitalisant sur cette réalité, la coalition cherche à faire de la santé un moteur de croissance inclusive et non un poste de dépense publique.

L’enjeu n’est donc pas de redistribuer des fonds, mais de changer la logique des investissements en santé en incitant les pays à adopter des stratégies nationales cohérentes, mesurables et axées sur les retombées économiques.

  1. Une approche véritablement intersectorielle et inclusive : 

Enfin, la coalition se distingue par son architecture multi-acteur, où gouvernements, institutions internationales, secteur privé et société civile sont invités à co-construire les stratégies. La coalition agit comme un espace de coordination politique, de partage de connaissances et d’incitation à l’investissement, plutôt qu’un guichet financier. Elle ne vise pas seulement à augmenter les budgets, mais à transformer les modèles de gouvernance, d’investissement et de formation. Cela suppose d’impliquer les ministères du travail, de l’éducation, de l’économie numérique ou encore de l’environnement, pour traiter les déterminants de la santé de manière globale.

Quels bénéfices pour le Maroc ?

L’adhésion du Maroc à la Health Works Leaders Coalition représenterait bien plus qu’un simple geste diplomatique. Elle s’inscrit directement dans la continuité logique des réformes structurelles en cours, notamment la généralisation de l’Assurance Maladie Obligatoire (AMO), la refonte des infrastructures de soins et la montée en puissance du secteur de la santé dans la stratégie de développement économique du pays. 

Un levier de financement et de visibilité internationale : 

Alors que la Loi de Finances 2026 prévoit un budget record de 140 milliards de dirhams pour l’éducation et la santé, le Maroc affiche une volonté claire d’investir dans le capital humain. Dans ce contexte, rejoindre la coalition permettrait de mobiliser de nouveaux partenaires internationaux, qu’il s’agisse de bailleurs publics, de fonds d’investissement à impact ou d’entreprises du secteur de la santé,  en s’appuyant sur un cadre de gouvernance validé par l’OMS et la Banque mondiale.

L’enjeu est double :

  • Attirer des cofinancements internationaux pour soutenir la réforme de la couverture sanitaire universelle (CSU) et la modernisation hospitalière.
  • Bénéficier de l’expertise technique et du transfert de connaissances offerts par la coalition à travers son “Knowledge Hub”, notamment en matière de financement durable, de gouvernance hospitalière et de digitalisation des services.

Cela renforcerait la crédibilité du Maroc sur la scène internationale, en le positionnant comme pays pilote africain dans l’articulation entre politique de santé et développement économique.

Un potentiel de création d’emplois dans la santé et les métiers associés : 

La coalition met explicitement en avant la création d’emplois de qualité dans la santé. Pour le Maroc, cet objectif résonne avec un besoin urgent

En rejoignant la coalition, le Maroc pourrait :

  • Accélérer la formation et l’insertion de jeunes professionnels de santé, notamment dans les régions sous-dotées.
  • Stimuler des filières connexes (technologies médicales, biotechnologies, maintenance hospitalière, logistique, e-santé), créant ainsi des emplois indirects à haute valeur ajoutée.
  • Renforcer l’entrepreneuriat santé, en encourageant les start-ups locales à développer des solutions numériques ou logistiques soutenant la CSU.

En d’autres termes, l’investissement dans la santé deviendrait un levier d’emploi et d’innovation, non seulement un outil de protection sociale.

Une opportunité de consolider les infrastructures publiques : 

La coalition insiste sur la nécessité d’investir dans les systèmes de santé nationaux comme fondement de la prospérité. Pour le Maroc, où les inégalités territoriales d’accès aux soins persistent, cette dynamique internationale pourrait :

  • Accélérer la construction et la réhabilitation d’hôpitaux publics, notamment dans les régions rurales ou enclavées.
  • Renforcer la résilience des infrastructures existantes, en y intégrant des standards de durabilité énergétique et de gestion numérique.
  • Faciliter le recours à des mécanismes de cofinancement (public-privé, fonds verts, coopération bilatérale) pour des projets hospitaliers intégrés.

En somme, la coalition pourrait aider le Maroc à passer d’une logique de rattrapage à une logique de structuration durable du système de santé.

Mieux articuler santé et politique économique : 

Le Maroc s’est engagé depuis 2021 dans un nouveau modèle de développement qui fait du capital humain un pilier de compétitivité. Dans cette perspective, intégrer la coalition permettrait d’institutionnaliser le dialogue entre le ministère de la Santé et celui des Finances, ce que la coalition promeut à l’échelle mondiale.

Cette articulation offrirait plusieurs avantages :

  • Intégrer la santé dans la planification budgétaire pluriannuelle, pour garantir la stabilité du financement de la CSU.
  • Évaluer les retombées économiques des politiques de santé, en termes de productivité, de réduction de la pauvreté et d’emploi.
  • Optimiser l’allocation des ressources entre prévention, soins primaires et hôpitaux, afin d’éviter la spirale des dépenses curatives inefficaces.

Cela placerait le Maroc parmi les pays capables de penser la santé non pas comme un coût, mais comme un investissement économique stratégique.